Samuel Lepine – Y a-t-il des normes de la santé mentale ?

Samuel Lepine – Y a-t-il des normes de la santé mentale ?

Existe-t-il des normes de la santé mentale ? Et si oui, peut-on considérer que la psychopathie elle-même constitue un désordre mental ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de se doter d’un concept pertinent de « santé mentale », ou à tout le moins de « désordre mental ». Or, l’existence d’un tel concept fait débat. De nombreux philosophes ont ainsi défendu des approches plus ou moins nihilistes, sceptiques, ou relativistes à l’égard du concept de désordre mental. Dans la première partie de cette conférence, je passe en revue les différentes réticences qui ont ainsi été soulevées, tout en pointant les difficultés qu’elles impliquent, et j’essaie ensuite de dégager deux approches un peu plus plausibles du concept de désordre mental. Je propose ensuite de présenter une caractérisation de la psychopathie qui soit fidèle aux différentes données dont nous disposons actuellement en psychologie morale. Je soutiens que la psychopathie doit se comprendre avant tout comme une forme d’aveuglement émotionnel aux différentes valeurs susceptibles d’être pertinentes pour notre bien-être. A partir de là, j’essaie de défendre l’idée qu’il est raisonnable de comprendre la psychopathie comme un désordre affectant le rapport d’un sujet à son propre bien-être, contrairement aux caractérisations les plus courantes de la psychopathie, qui suggèrent que celle-ci serait essentiellement un trouble de type antisocial.

Samuel Lepine, Maître de conférences en philosophie morale et politique, Université Clermont Auvergne, PHIER.

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Charlotte Morel – Sens et non sens en médecine

Charlotte Morel – Sens et non sens en médecine

L’idée de parler sur ce thème m’est venue à l’écoute d’une conférence donnée par le professeur Emmanuel Falque de l’université Catholique de Paris. Je vais m’appuyer sur l’idée d’un « corps épandu » qu’a forgée mon collègue,  au début du second temps de mon propos : qu’il s’agisse des soignants, des patients ou des accompagnants, comment interroger  l’expérience du corps de ceux et celles qui ne peuvent plus que « reposer » sur leur lit, corps mourants ou trop souffrants ? Est-ce qu’il ne s’agit pas là de quelque chose dont on ne rend en fait pascorrectement compte par le biais des concepts que l’histoire de la philosophie a forgés pour appréhender le corps ? Est-ce qu’il n’y a pas là comme une « zone intermédiaire » entre « corps objectif » et « corps subjectif » ? A ces questions d’E. Falque, exposées dans son récent ouvrage Ethique du corps épandu  (Paris, Cerf, 2018 ; suivi deUne chair épandue sur le divan, par Sabine Fos-Falque), je vais lier la question du sens et du non-sens : comment la mort et la souffrance, présentes dans le corps, nous renvoient-elles aux deux à la fois ?

Pour remettre ce questionnement en perspective je commencerai par resituer le positionnement de la philosophie par rapport à la médecine en rappelant quelques grandes lignes conceptuelles : on s’interrogeait jadis sur le lien de « l’âme et du corps » ; mais c’est, ensuite, avec la mise en avant de la notion de conscience que la question du sens est mise au centre de notre existence d’humains. Comment, dans sa pratique du corps, la médecine peut-elle rejoindre la philosophie pour se retrouver prise dans cette question ?

Pour cela je demanderai appui à un philosophe et à un psychiatre bien particuliers : à savoir, Nietzsche, et Lacan. L’un et l’autre nous amènent chacun à leur façon à penser que ce que nous appelons le sens, ce qui fait sens dans notre existence, n’a peut-être pas seulement et primitivement son ancrage dans la conscience : mais, avec aussi l’appui de l’inconscient et sa structure, directement dans le corps ?

Enfin, je voudrais essayer de partir de ce moment théorique pour formuler quelques suggestions s’agissant du rapport que ceux qui entourent les mourants et les souffrants peuvent tisser avec lui – particulièrement dans les moments où le corps proche de ses limites a éclipsé la conscience. S’il y a un sens « au-delà de de la conscience », quelque chose  en quoi la conscience voit bien plutôt du « non-sens , comment tout de même et simplement l’écouter ?

Charlotte Morel

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Bertrand Nouailles – La médecine a-t-elle besoin d’un concept de maladie ?

Bertrand Nouailles – La médecine a-t-elle besoin d’un concept de maladie ?

Nous nous proposons d’analyser une définition possible de la médecine comme science des maladies. Nous rappelons dans un premier temps que se poser la question de savoir s’il existe un concept unifié, clair et objectif de la maladie a d’abord et avant tout un enjeu épistémologique pour la médecine : quel est son statut épistémologique en tant que science ? Force est de constater que les médecins, dans leur pratique médicale peuvent se passer d’un concept unifié de la maladie, et développent plutôt des théories régionales des maladies, leur permettant d’instancier les cas dans une classe spécifique de maladie.

En revanche, il nous apparaît que la question de la définition de la maladie se pose à nouveaux frais dès lors que l’on s’interroge sur ce qu’est un acte médical. En effet, il existe de nombreux actes dits médicaux qui ne semblent pas avoir pour cible et objet une maladie. Nous prenons à ce titre l’exemple de la médecine dite « améliorative ». La question est donc celle-ci : est-ce que la médecine améliorative et la médecine curative peuvent s’insérer ou pas dans un même cadre conceptuel à l’intérieur duquel joue encore le concept de maladie, quel que soit le contenu qu’on lui donne (un contenu naturaliste ou un contenu normatif par exemple) ?

Dans notre intervention, nous examinons tour à tour trois positions et les problèmes qu’elles suscitent.

(1) La médecine améliorative ne fait pas partie du domaine médical, tout simplement parce qu’il n’y a pas de malade et pas de maladie. Il faut donc cesser d’employer le terme de « médecine »

(2) La médecine améliorative appartient bien à la médecine ; mais comme elle n’a pas affaire à des maladies, il faut cesser de considérer le concept de maladie comme l’attribut essentiel de la médecine, bref il ne faut plus définir la médecine comme la science des maladies.

(3) La médecine améliorative appartient bien à la médecine, et il faut maintenir le rôle central du concept de maladie dans la définition de la médecine ; mais il faut alors renouveler ce concept de maladie pour qu’il puisse jouer dans la médecine améliorative.

Bertrand Nouailles

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Philosophie et Médecine – Alain Petit

Philosophie et Médecine – Alain Petit

24 janvier 2019, 19h

Je suis très heureuse de vous accueillir aujourd’hui, en tant que représentante locale de la Chaire de philo à l’hôpital de Paris, à l’hôpital Gabriel Montpied de Clermont-Ferrand pour le premier cours du premier séminaire de la Chaire de philosophie à l’hôpital de Clermont-Ferrand.

L’idée de cette chaire était sans doute en moi depuis que j’ai mis les pieds à la faculté de philosophie de Clermont-Ferrand il y a près de 25 ans! Les échanges que j’ai pu avoir avec Alain Petit, tout au long de ces années, et la réflexion qui s’en est suivie, les cours de la plus grande qualité des nombreux professeurs qui sont passés par Clermont-Ferrand, souvent avant de finir dans les facultés les plus réputées de Paris, m’ont permis d’envisager un lieu d’échange entre soignants et patients dans la Cité et d’élaborer le contenu d’un DU sur cette relation fondamentale des médecins et soignants avec les patients, nous y travaillons avec Mylène Blasco.

C’est ma rencontre avec Cynthia Fleury qui a permis d’envisager une antenne de la Chaire de Paris. Mon estime et mon amitié pour Jean-Étienne Bazin et Christine Jacomet ont permis de la concrétiser sur place.

L’accueil enthousiaste du projet par Monsieur Mathias Bernard, président de l’Université et Monsieur Didier Hoeltgen, directeur général du CHU ont permis au projet d’aboutir puisqu’il était soutenu!

La faculté de philosophie de Clermont-Ferrand a accueilli des noms illustres comme Henri Bergson, Michel Foucault, Michel Serres, Jean Cavaillès, Georges Canguilhem.

Et avant la faculté, Clermont-Ferrand, a eu un célèbre philosophe pour habitant, Blaise Pascal, qui en sa propre personne a montré combien la rationalité la plus grande et la croyance la plus profonde peuvent exister dans le même génie humain, coexistence et profondeur qui n’étaient sans doute pas sans lien avec sa santé.

La rencontre avec Cynthia Fleury a été, comme je le disais, le moment pour concrétiser un rêve: voir, à l’hôpital, haut lieu de la science et des technologies de de pointe au service des patients, voir enfin, soignants, médecins, philosophes et patients qui le souhaitent, se réunir pour tenter de mettre à jour, comprendre et tenter de dépasser les difficultés qui existent autour du soin ; difficultés puisque ce soin s’adresse à des êtres humains dans leur extrême complexité physique et psychique mais aussi, il ne faut pas le cacher, parce que les moyens dont on dispose ne sont pas illimités et qu’il faut les utiliser et répartir au mieux.

L’avancée de la science et des technologies a laissé le réel de la nature loin derrière les hommes ; elle ouvre des perspectives au-delà de l’imaginaire qui était jusqu’à présent encadré par les religions ou la culture ; il est donc important d’avoir un lieu pour pouvoir se réunir et penser, au plein sens du terme, les situations nouvelles auxquelles sont confrontés les hommes, et en particulier les malades ; un lieu où, guidés par les malades eux-mêmes et les soignants de l’hôpital et de la Cité, éclairés par les philosophes qui ont choisi de se mettre au service du soin contemporain, trouver des réponses aux questions qui se posent à notre modernité mais aussi à notre humanité intemporelle et à sa souffrance consubstantielle.

C’est un grand plaisir aujourd’hui pour inaugurer cette chaire, de pouvoir réunir Samuel Lépine qui vient d’arriver au département de philosophie et Alain Petit qui vient de partir, mais qui reste dans la plus grande activité, comme l’atteste sa présence aujourd’hui.

Bertrand Nouailles et Charlotte Morel (CNRS) tous deux appartenant au laboratoire de philo de l’université, le PHIER, qui travaillent sur le corps, la maladie, le vitalisme et la santé, ont répondu sans hésiter à ma demande et se sont engagés dans le programme dès le début du projet.

L’intergénérationnel, tout comme l’interdisciplinaire, sont nécessaires, essentiels à la pensée pour qu’elle soit fondée et reste ouverte et vive.

L’année prochaine, nous observerons une fréquence mensuelle avec unité de lieu, cet amphithéâtre (sauf que déjà il semble trop petit car nous sommes presque 100), et de temps, une heure de cours et une heure de discussion, le jeudi à 19h. Le programme de l’année 2019/2020 sera essentiellement établi par Samuel Lépine et le comité scientifique à partir de tout ce que vous, ici présents, au cours de la discussion qui suivra chacun des 4 cours de cette année, ferez remonter comme questionnement, comme interrogations, pour que les collègues philosophes se mettent au travail pendant quelques mois pour en faire un cours, support d’une nouvelle discussion. Ainsi, de nouvelles bases, repensées à partir des échanges qui auront eu lieu, pourront émerger pour aider les soignants dans leur travail et soutenir les malades dans leur vécu.

La fluidité de sa pensée et l’exercice du philosophe qui refuse de se laisser enfermer dans des systèmes sans les avoir soumis au doute jusqu’au bout de leurs limites, seront ici au service de la pratique quotidienne des soignants et des malades dont les interrogations sont souvent laissées sans réponse faute de temps, faute de lieu, faute d’échanges pluridisciplinaires.

Que la chaire de philosophie à l’hôpital de Clermont-Ferrand puisse être ce lieu où les questions de tous pourront faire avancer le questionnement intérieur de chacun dans les difficultés de son travail autour du soin.

Je suis donc très heureuse et très fière, pour inaugurer ce séminaire d’ouverture de la chaire de philosophie à l’hôpital de Clermont-Ferrand, de donner la parole à Alain Petit qui de l’Antiquité la plus ancienne au monde le plus contemporain et le plus pointu, de l’Occident à l’Orient, de la conscience à l’inconscient et au rêve, de l’animal à l’homme, a balayé les questions métaphysiques, existentielles, politiques, techniques, en un mot humaines, pendant toute sa carrière, pour ses étudiants et pour le public de ses conférences.

Aucun thème ne l’a jamais arrêté quand il s’est agi d’approfondir une question sur notre monde et sur l’être humain et de permettre à d’autres de la comprendre.

Cette leçon inaugurale a pour titre “Philosophie et médecine” et Alain Petit va surtout parler des Vitalismes.

Marie-Elisabeth SANSELME-CARDENAS

Je vous remercie de me donner la parole maintenant en tant que référent hospitalier de la chaire de Philosophie à l’hôpital de Clermont Ferrand.

J’aurais préféré laisser la parole au Pr JE Bazin qui oeuvre depuis longtemps dans le cadre du Groupe de Réflexion Ethique, duquel nous aurions beaucoup à apprendre. Et je laisserai le Dr ME Sanselme Cardenas évoquer tout le chemin qu’elle a parcouru – et nous a fait parcourir- pour arriver à la naissance de cette Chaire, dont elle a été entièrement, avec Cynthia Fleury, la cheville ouvrière et est aujourd’hui la colonne vertébrale.

Nous pensons réellement que le rôle de la philosophie, est de contribuer à améliorer par la réflexion les processus de décision médicale auxquels les équipes ont à faire face.

Entre les deux extrêmes de la pyramide des âges, de la naissance à la mort, l’accident, la maladie sont parfois, souvent ?, des étapes difficiles. Aussi, l’ouverture de la pensée ne concerne pas exclusivement les services de PMA, de réanimation ou de soins palliatifs- mais tout service y compris le service d’infectiologie qui a l’habitude de traiter des infection aiguës, mais aussi chroniques, c’est vrai -.

Aujourd’hui, nous tous, médecins, IDE, AS, ASH, biologistes, pharmaciens, attachés de recherche clinique … et toute autre personne faisant partie du système de santé, avons déjà le souci de mettre toujours chaque homme, chaque femme au coeur de ce système. Mais parfois des positions divergent (entre soignants, entre familles et soignants) pour la prise en charge de ces étapes de vie, une tension devient palpable et des rapports de force surviennent dont le patient ne peut être que le réceptacle.

Aussi les problématiques soulevées au sein de l’hôpital auxquelles devront se confronter les philosophes, les inflexions données par les lectures philosophiques, les interactions entre les philosophes et les soignants, permettront d’aboutir à une prise de charge de qualité dans un environnement serein.

La mutualisation des savoirs philosophiques, éthiques, pratiques, la fédération des compétences et des réflexions sont un gage de plus-value, voire d’originalité qui peut se concrétiser ou s’incarner dans des cas précis d’accompagnement dans le soin.

Ce que l’on attend de vous acteurs : c’est votre présence, votre engagement dans l’élaboration des sujets ou thématiques à débattre et une réflexion partagée afin de construire cette chaire ensemble pour qu’elle perdure au bénéfice de chacun.

C’est une expérience pilote, un laboratoire d’idées pour une expertise locale, qui sera certes regardée au niveau national, mais dont les retombées seront, je l’espère, sensibles au sein des services de soins de nos hôpitaux.

Je vous adresse donc mes voeux : que année soit innovante et nous permette une réflexion partagée au lit des patients, grâce aux apports de la philosophie et des philosophes ! Car penser c’est peser avec les bons outils.

Christine Jacomet

La Chaire de Philosophie à l’Hopital de Clermont est née de l’initiative de médecins – de Marie-Elisabeth Sanselme-Cardenas et de Christine Jacomet en particulier – qui souhaitaient introduire la possibilité que des interrogations de type philosophique puissent éclore au sein du CHU Montpied, et que les médecins, tout autant que les patients, puissent bénéficier d’un espace commun de réflexion pour interagir avec des philosophes. C’est dans ce contexte que le département de philosophie de l’Université Clermont Auvergne ainsi que le PHIER (le laboratoire Philosophies et Rationalités) ont été sollicités, et il nous a paru alors important de nous joindre à cette entreprise et de l’accompagner. Il nous a semblé en effet que cette idée était riche de promesses, et qu’elle constituait avant tout une occasion précieuse de pouvoir entrer en dialogue avec le monde de l’hôpital, de pouvoir partager des interrogations liées aux institutions et aux valeurs médicales, et plus largement aux normes et aux pratiques de la médecine contemporaine.

Il est indéniable qu’il existe de nos jours une « demande philosophique », comme l’a nommée Jacques Bouveresse, c’est-à-dire une demande adressée aux philosophes. Le plus souvent, cette demande se formule en termes éthiques ou moraux. On attend des philosophes qu’ils soient à mêmes de délivrer quelques conseils de sagesses, ainsi qu’un certain nombre de prescriptions concernant nos relations aux autres. Il n’est pourtant pas clair que les philosophes aient développées des compétences particulièrement pointues dans ce domaine qui les placeraient au-dessus de la mêlée. Il faut bien en convenir. Ce type de demande nous dispose alors simultanément, comme le suggérait là encore Bouveresse, soit à nous laisser séduire d’admiration par des discours grandiloquents mais creux, soit à être déçu par la modestie des discussions philosophiques sérieuses. Et il est certain que les questions médicales, du fait de l’urgence et du caractère dramatique qui les entourent, nous exposent tout particulièrement à ces problèmes. Conscients de ces difficultés, nous souhaiterions donc tenter, par l’intermédiaire de cette chaire de philosophie, d’ouvrir des discussions à la fois exigeantes et à la hauteur des attentes publiques.

A cet égard, la réflexion morale constitue bien sûr un domaine important de l’activité philosophique, et l’on peut au moins attendre de cette dernière qu’elle puisse nous éclairer sur les concepts de valeurs que nous manipulons quotidiennement, ou encore sur les fondements de nos éventuels devoirs moraux. Mais il serait néanmoins dommage d’enfermer la philosophie, fut-elle une philosophie de la médecine, dans cette seule dimension morale. Philosopher, c’est aussi interroger les thèses auxquelles nous tenons et les positions auxquelles nous adhérons, les arguments qui les sous-tendent, et les concepts auxquels nous recourons. De ce point de vue, l’un des paris de cette chaire sera aussi d’interroger à nouveaux frais des concepts tels que ceux de santé, de pathologie, ou encore de rationalité médicale. Si ce premier semestre se veut un galop d’essai, auxquels certain-e-s philosophes de l’UCA et du PHIER ont accepté de répondre présent, nous tenterons de proposer au cours des semestres prochains des thématiques plus spécifiques, issues des discussions du comité d’organisation, ainsi que des interactions avec le public.

Samuel Lepine

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