Cours 9 – Design with care et milieux naturels

Cours 9 – Design with care et milieux naturels

Biographie

Marion Waller est urbaniste et philosophe. Après un master en urbanisme à Sciences Po Paris et en philosophie à l’ENS et EHESS, elle a intégré le cabinet de Jean-Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris, et a notamment piloté les appels à projets innovants “Réinventer Paris”. En parallèle, elle s’est spécialisée en philosophie de l’environnement et a publié un essai sur la restauration écologique, “Artefacts naturels” (Editions de l’Eclat, 2016). Elle débute une thèse sous la direction de Patrick Savidan et Richard Sennett et enseigne l’éthique de l’environnement à l’Université Paris Est ainsi que les controverses urbaines à Sciences Po Paris. 

Elle a réalisé une conférence TEDx sur la nouvelle politique urbaine écologique à Paris :

Intervention. Artefacts naturels : quand le design de la nature s’impose

Que faire quand un espace naturel a été détruit ou endommagé ? Faut-il le reproduire à l’identique, ou bien le « designer » selon de nouvelles attentes humaines ? A quel niveau de référence temporelle doit-on alors se fier : une nature pré-humaine ? une nature pré-urbaine ? La restauration écologique, pratique de « réparation » d’écosystèmes en danger, fait face à ces problématiques. Née en parallèle de l’émergence de l’éthique environnementale aux Etats-Unis, elle semble servir aujourd’hui de paradigme global, tant tous les écosystèmes sont en danger. Le concept d’ « artefact naturel » permet de penser les entités hybrides qui émergent, conçues par les êtres humains mais s’intégrant à des processus naturels : les artefacts naturels sont autant d’occasion de repenser des liens de soin entre les humains et leur environnement proche et lointain.

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Cours 8 – Capitalisme cognitif et économie de l’attention: vers un design à sens unique?

Cours 8 – Capitalisme cognitif et économie de l’attention: vers un design à sens unique?

En partie fondée sur le modèle cybernétique, du « pilotage », l’émergence de l’informatique personnelle au début des années 1980 comprend les êtres humains comme des « utilisateurs » de scénarios modélisés en amont. Avec la privatisation du software, le capitalisme industriel trouve dans l’exploitation des capacités cognitives un nouveau relais de croissance. Là où Platon, Karl Marx ou Hannah Arendt pensaient le savoir comme une activité libre et émancipatrice, le capitalisme « cognitif » va au contraire lui assigner une valeur productive : penser et sentir vont être assimilables à un rendement.

Avec le développement des terminaux mobiles, des interfaces vocales, et demain des puces neuronales, les technologies numériques s’imbriquent de plus en plus intimement au corps – réduit à sa seule psyché. La programmation comportementale, raffinée par itérations toujours plus fines, creuse l’asymétrie entre les grandes firmes technologiques et les simples « utilisateurs » que nous sommes. Enseignée à Stanford, la « captologie » désigne l’exploitation sans relâche de l’attention, à savoir déjouer notre capacité à percevoir ce qui importe vraiment pour nous. En s’appuyant sur l’exploitation de nos biais cognitifs et de nos interactions sociales, le design UX (User eXperience) devient ainsi un puissant levier de développement de « l’économie de l’attention ». Le journaliste Eshan Shah Jahan parle par exemple de « UX Torture » afin de qualifier des interfaces volontairement conçues pour dégrader « l’expérience de l’utilisateur » et le forcer à payer.

Alors que nous manquons encore de recul pour comprendre ce que les média, flux et interactions numériques nous font, font avec nous, ou font contre nous, quels autres modes de conception et modèles économiques peut-on inventer ? Comment une compréhension plus fine des différentes théories psychologiques pourrait-elle permettre de déjouer une certaine approche neurocognitiviste assimilant le psychisme humain à une commutation de circuits ? Pourrait-on permettre au plus grand nombre de comprendre et d’accéder aux paramètres façonnant l’attention en contexte numérique ? Le design pourrait-il devenir, à rebours de l’exploitation de nos vulnérabilités psychiques, l’endroit d’une possible « écologie de l’attention » ?

Anthony Masure
Maître de conférences en design à l’université Toulouse – Jean Jaurès, laboratoire LLA-CRÉATIS
Responsable du Master 1 Design Transdisciplinaire, Cultures et Territoires (DTCT), UT2J
Auteur de l’essai Design et humanités numériques (éditions B42, 2017)
Cofondateur des revues de recherche Réel-Virtuel et Back Office

@anthonymasure
www.anthonymasure.com

Bibliographie

  • Yves CittonEstelle Doudet (dir.), Écologie de l’attention et archéologie des médias, actes du colloque de Cerisy 2016, Grenoble, UGA, 2019.
  • Yves CittonPour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2014.
  • Jonathan Crary24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil [2013], trad. de l’anglais (États-Unis) par Grégoire Chamayou, Paris, Zones, 2014.
  • Natasha Dow SchüllAddiction by Design. Machine Gambling in Las Vegas [2012], Princeton University, 2014.
  • Hubert Guillaud, « Répondre au design de nos vulnérabilités », InternetActu, mai 2016, [En ligne], http://www.internetactu.net/2016/06/16/du-design-de-nos-vulnerabilites
  • Hubert Guillaud, « Rétro-design de l’attention : c’est compliqué ! », InternetActu, janvier 2019, [En ligne], http://www.internetactu.net/2019/01/14/retro-design-de-lattention-cest-complique
  • Pierre-Damien HuygheÀ quoi tient le design, Saint-Vincent-de-Mercuze, De l’Incidence, 2014.
  • Ezio ManziniArtefacts. Vers une écologie de l’environnement artificiel[1990], trad. de l’italien par Adriana Pilia, Paris, Centre Georges Pompidou, CCI, coll. Les Essais, 1991.
  • Claudia Roda (dir.), Human Attention in Digital Environments, Cambridge, University Press, 2011.
  • Alexandre Saint-JevinLa machine psychanalytique. Théorie de la machine lacanienne, Dijon, Presses universitaires de Bourgogne, 2019.
  • Ethan Shah Jahan, « The Rise of the UX Torture. Moving Beyond UXDesigner », Medium.com, juillet 2014, [En ligne], https://medium.com/@eshan/the-rise-of-the-ux-torturer-7fba47ba6f22
  • Norbert WienerCybernétique et société. L’usage humain des êtres humains [1954], trad. de l’anglais par Pierre-Yves Mistoulon et revu par Ronan Le Roux, Paris, Point, 2014.
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Cours 6 – Design with care et politiques publiques

Cours 6 – Design with care et politiques publiques

La 27ème région : contexte et inspirations

Stéphane Vincent revient sur l’usage du design dans la bureaucratie et l’administration publique. Il pense pour cela le design non pas comme finalité, mais comme un moyen de transformation du secteur public. Il présente ici la « 27ème région » comme une proposition pensée pour mettre en place un espace de recherche, de développement et de réflexivité dans le service public ; utopie concrète, cet espace doit permettre de tester des méthodes de terrain.

Dans un contexte global de déconnexion entre secteur public et citoyens, le projet «27ème région » s’inspire notamment des travaux de Warin, qui produit une analyse sociopolitique de la réception des politiques par les publics : les politiques publiques sont souvent insuffisamment utilisées par les citoyens qui pourraient en bénéficier ; reste à savoir comment permettre aux gens d’en tirer pleinement parti. Dans un contexte de complexification des politiques publiques, la méthode d’action paradigmatique calquée sur les entreprises de conseil et la marchandisation de la transformation publique, sont parties prenantes du problème : d’où la décision de faire de la « 27ème région » un projet en dehors de cette logique.

Méthodes, pratiques

Avec Thévenet, designer, Vincent décide de passer de ce qu’il caractérise comme un idéal d’excellence « à la française » à un idéal d’ingéniosité pratique, plus marqué par des valeurs de résilience et d’innovation. Posant l’intérêt général au centre de leur projet, il n’est pas question pour eux de s’adresser aux gens comme à des clients, mais bien comme à des citoyens. Reste à distinguer les attentes avouées de ces derniers — collectées, par exemple, au cours de sondages — de leurs pratiques véritables, observées au cours d’observations de terrain.

Ils passent ainsi d’un paradigme de la résolution à celui de la reformulation : avant d’essayer de répondre à des problèmes possiblement mal posés, ils commencent par les reformuler. Ils cherchent également à penser les problématiques en tant qu’elles ont des effets les unes sur les autres lorsqu’elles sont prises en charge. De plus, ils privilégient une démarche allant de l’action vers la compréhension — contre celle, plus commune, de la compréhension vers l’action — : le test est ainsi le lieu d’un dialogue privilégié avec l’écosystème abordé. L’équipe, composée d’une dizaine de personnes, se livre ainsi à trois activités principales, dont la plus importante est celle de la recherche-action sur des programmes au long cours dont les protocoles sont fréquemment évalués et validés au cours de collaborations avec des chercheurs académiques.

Étude de cas : la création d’une nouvelle médiathèque à Lezoux

Inspirés du pragmatisme de Dewey et de sa théorie de l’enquête, les acteurs de la « 27ème région » procèdent à des expérimentations sociales sur le terrain — tout en gardant à l’esprit les mots de Stiegler selon qui « tout objet technique est pharmacologique » : toute intervention a des effets sur l’environnement étudié, il s’agit d’en assumer la responsabilité. Commençant par mettre en question la compréhension du terme de « médiathèque », une équipe de quatre personnes a participé à trois phases successives d’action : la simulation d’une fausse médiathèque destinée à rendre le projet plus concret, une phase d’étude des pratiques culturelles des habitants, suivies d’une semaine d’information, sous la forme d’échanges avec le public concerné par la mise en place du projet. Vincent parle d’un projet réussi — ici, celui-ci —, pour deux ayant échoué : ces projets ont ainsi valeur de Proof Of Concept. Il clôt son intervention en évoquant des projets de politique publique conceptuellement proches du sien, avant de passer très rapidement sur les controverses que ceux-ci peuvent aujourd’hui susciter.

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Cours 5 – Vers un imaginaire du Design with Care?

Cours 5 – Vers un imaginaire du Design with Care?

par Nicolas Nova, co-fondateur du Near Future Laboratory, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

Le présentisme : un difficile rapport à l’avenir

Dans cette intervention, Nicolas Nova propose un retour sur les relations entre le design et les façons dont il peut mettre en scène différents imaginaires. Pour cela, il part de la capacité des sujets à se projeter dans l’avenir, usant du concept de « présentisme » développé par Hartog dans Régimes d’historicité. Le présentisme caractérise une difficulté à se projeter dans l’avenir, ainsi qu’une survalorisation des réalisations passées, provoquant un sentiment d’enfermement dans le présent. Pour Nova, le présentisme est accompagné d’un défaut des imaginaires collectifs sur l’idée d’avenir, appréhendée au prisme du progrès. Il cite ainsi Jankélévitch, qui parle de « mirage du futur antérieur » : on se figurerait le futur sous la forme d’une continuité linéaire, par rapport au passé. Pourtant, remarque Nova, les 50 dernières années nous ont fourni des raisons de penser que cette perspective historique téléologique du progrès est insatisfaisante — avec notamment l’invention de la bombe atomique et l’émergence de crises écologiques majeures. Les évolutions scientifiques posent des problèmes éthiques, que nos imaginaires temporels peinent à représenter adéquatement : comment sortir de cet enfermement temporel ?

La fiction comme médium de projection temporelle

Nova convoque ici un article de Stephenson, « Innovation Starvation », publié dans Wired. Pour cet écrivain de science-fiction, il s’agirait de stimuler par le récit l’imagination et le désir d’innovation des ingénieurs. Mais, s’il semble nécessaire de soigner les imaginaires entourant l’innovation technique, reste que l’article ne remet pas assez en question la grandiloquence des imaginaires de conquête spatiale et technologique. Pour penser les problématiques sociales et écologiques à l’origine du déclin de l’idéologie du progrès, Nova suggère ainsi de joindre à la technologie le champ des sciences humaines : il cite Penser l’anthropocène, ouvrage dans lequel Descola pointe l’enjeu que représentent les représentations subjectives du temps et de l’être pour documenter des manières alternatives de « composer des mondes ». Plus encore que les mots, Nova soutient que les arts appliqués constituent une manière de se saisir des questions. Le speculative design, notamment, consiste à interroger des situations pour mettre en lumière des voies futures alternatives : l’objet, à visée pédagogique, incarne alors les problématiques soulevées, permettant une appréhension pratique de celles-ci.

Enjeux : par-delà la subversion

Si les imaginaires fictifs permettent de nourrir les imaginaires temporels collectifs et de se saisir de problématiques émergentes, le récit comme projection temporelle tend cependant à penser l’avenir sous la forme de dystopies. Prado, une designer, dénonce par ailleurs une tendance à mettre en récit des problématiques dites « fictionnelles », en fait déjà advenues dans des contextes éloignés des designers en question — enfermés non plus dans une temporalité présente mais dans leur spatialité immédiate. Nova mobilise alors Raven pour penser des « modalités d’interventions », plus objectives ou normatives. Mettre en exergue des problèmes ne suffit pas : encore faut-il trouver des solutions. Il conclut son intervention en citant Tsing, qui, dans Arts of Living on a Damaged Planet, insiste sur l’importance de la capacité d’attention afin de penser des solutions sans écraser la diversité des situations. Il cite également Halse, qui dans Ethnographies of the possible, pense le design comme une forme d’ethnographie des possibles. L’objet, prototype diégétique, convoque ainsi trois capacités que sont l’observation, la mise en forme plastique et pratique, ainsi que l’anticipation de besoins à venir, comme autant de réponses aux enjeux phares d’un design du care, visant à rendre le monde plus habitable.

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Cours 4 – Monographie sur Charlotte Perriand, une designer engagée ayant marqué le XXème siècle

Cours 4 – Monographie sur Charlotte Perriand, une designer engagée ayant marqué le XXème siècle

par Jacques Barsac, biographe et spécialiste de Charlotte Perriand, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

Un design politique

Jacques Barsac présente Charlotte Perriand comme une « femme de gauche », engagée et militante. Selon lui, cet engagement politique quotidien est indissociable de sa création : il rappelle notamment sa volonté de créer une structure de fauteuil métallique industrielle, habillable par la suite selon les moyens du client. Bien que le projet de démocratisation de l’objet ait finalement échoué — poncer les soudures métalliques coûtait en fait trop cher —, c’est avant tout le désir politique de penser l’objet pour tous qui aurait permis de penser sa forme, occasionnant des innovations esthétiques et matérielles. Pour Barsac, le fonctionnalisme de Perriand est également informé par ses convictions politiques : en effet, son asymétrie formelle peut être comprise à la fois comme un rejet de l’architecture fasciste symétrique des années 30, et comme un moyen d’optimisation de l’espace pensé pour garantir un certain confort à ses clients les plus modestes.

Création et contrainte

La création de Perriand est toute entière pensée en terme de contraintes : à ses yeux, rappelle Barsac, « il n’y a pas de formule, il n’y a que des circonstances à un moment donné ». L’élément créé ne peut être réalisé que pour un ensemble architectural — avec son volume, sa fonction, mais aussi selon un budget donné, avec des partenaires, des objectifs, un cadre de réalisation singulier. Le corps du sujet, lui-même, se pose pour elle comme une contrainte formelle pour l’objet, pensé comme l’instrument de mesure de ses dimensions. Les matériaux et leur économie propre sont ainsi autant de contraintes pour Perriand, qui se présentent pourtant comme des perspectives créatives nouvelles : en 1935, elle conçoit avec Pierre Jeanneret le Refuge Tonneau, premier refuge en aluminium. Mais si les contraintes sont à l’origine de sa démarche créative, reste que le coût des matériaux, ainsi que la résistance des clients aux changements d’usages — la démocratisation de la cuisine ouverte, en 1975, est par exemple le fruit d’un combat contre les réserves des usagers réticents au changement — présentent un frein pour la diffusion des inventions de la designer.

Vers le vernaculaire

Rappelant l’architecture d’un refuge inspirée d’un manège, Barsac insiste sur le goût de Perriand pour le vernaculaire. « Il faut avoir l’oeil en éventail » : il lui importe en effet de porter son attention sur les choses les plus banales, afin d’en tirer des leçons et de leur conférer une dignité nouvelle. Elle présente ainsi à la télévision le bas d’une bouteille plastique coupée comme étant son vase préféré, marquant son goût pour les matériaux de récupération. Elle applique sur des formes contemporaines des techniques vernaculaires, et s’oppose à l’exposition de Johnson, en 1932 au MOMA, présentant une architecture internationale rationnelle : elle redoute l’uniformisation du monde et la disparition des techniques et économies vernaculaires locales. Son rapport étroit à la nature est accentué par la crise de 1929 : ce que Barsac présente comme ses « photos philosophiques » illustreraient notamment la rencontre historique des formes industrielles « parfaites » des années 20, d’une pureté presque stérile, avec le chaos des années 30, posant ainsi la question de la désorganisation du standard industriel — pour, et par la vie. Barsac rappelle enfin la conviction de Perriand, pour qui « l’art est dans tout », à savoir, dans tous : il dépendrait en fait davantage d’un regard subjectif porté sur le monde que d’un luxe spécifiquement élitiste et matériel.

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Cours 3 – Tentative d’historiographie du « Design with care » 2/2

Cours 3 – Tentative d’historiographie du « Design with care » 2/2

par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeure du Cnam, chaire Humanités et santé, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

Autour d’une archéologie possible des “proof of care”: historiographie de design, spécificité du “design with care” : grands courants ou designers ayant porté une attention ou une réflexion globale à la société et à la vulnérabilité dans leurs travaux.

Ce cours achève l’historiographie du design with care en abordant la période de 1939 à nos jours.

Avec la deuxième guerre mondiale, le design est impliqué dans l’économie de guerre : en Angleterre, un programme centralisé fait appel aux designers pour assurer la redistribution de certains biens matériels. La notion de progrès est brouillée par l’usage de certaines inventions scientifiques : le nucléaire servira aussi bien à la production d’électricité qu’à Hiroshima. Auschwitz anéantit le rêve de convergence entre science, technique et éthique porté par les Lumières.

L’enjeu du design post WWII sera ainsi de trouver une production de formes viable après le désastre.

Après-guerre aux USA, les designers participent au « management du surcroît », qui consiste à écouler la surproduction de matériaux de guerre recyclés dans l’industrie civile (nylon, polystyrène…). L’obsolescence programmée, facilitée par la plasturgie, instaure un changement majeur dans le rapport à l’objet : son fonctionnement inaccessible et son irréparabilité introduisent une distance avec l’usage. Les objets marchands, en nous faisant « passer le temps » détériorent le temps réflexif de l’homme (la scholè) et donc sa liberté (Arendt).

Au début des 60’s, le design contribue aux logiques marchandes en inondant le marché de plastique et matières synthétiques poussés par l’industrie pétrochimique. Des critiques de cette orientation se font jour : ainsi émerge la contre-culture, notamment le mouvement écologiste hippie aux USA.

Les 80’s et 90’s signent le début des designers créateurs : réintroduction de l’irrationnel et l’aléatoire dans les créations en réaction à l’uniformisation des cadres de vie (groupe Totem en France), affirmation de la validité de toutes les esthétiques (Sottsass en Italie) ouvrent la voie à une starification du meuble et des designers.

Aujourd’hui l’émiettement des pratiques du design, son caractère insaisissable lui permettent de rester libre dans ses propositions. Son attention pour l’humain constitue un socle vers lequel il est toujours revenu. (Ré)introduire l’éthique et la philosophie dans le design pour mieux déployer ses solutions : voilà ce que propose le design with care.

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Cours 2 – Tentative d’historiographie du « Design with care » 1/2

Cours 2 – Tentative d’historiographie du « Design with care » 1/2

par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeure du Cnam, chaire Humanités et santé, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

Autour d’une archéologie possible des “proof of care”: historiographie de design, spécificité du “design with care” : grands courants ou designers ayant porté une attention ou une réflexion globale à la société et à la vulnérabilité dans leurs travaux.

Ce premier cours d’historiographie cherche à identifier fils conducteurs et pratiques dont peut se réclamer la notion de Design with care, de l’Antiquité à 1939.

Le terme design connaît trois acceptions correspondant à trois dates de naissance possibles : à la Renaissance, le design comme projet (disegno), inaugure le début de la scission entre conception et réalisation en architecture ; l’exposition universelle de 1851, qui marque l’avènement du mode de production industriel au détriment de l’artisanat et du travail manuel ; le mouvementArts & Crafts de William Morris, qui définit le design, au-delà du seul dessin d’objets, comme dessein d’une société équitable.

LeDesign with care pose comme principe fondateur de faire passer l’attention avant la gestion : on peut interpréter les phalanstères de Fourier, lieux innovants d’hébergement visant à repenser l’organisation du travail et des loisirs en se préoccupant du bien-être des salariés, comme une illustration précoce de ce principe.

Le trauma de la première guerre mondiale engendre des bouleversements profonds. La volonté de faire table rase touche de nombreux domaines, notamment artistique (Bauhaus par exemple).Notre capacité d’expérience est durablement atteinte, comme le constate Walter Benjamin chez les combattants de 14-18, ou plus tard Agamben pour qui le « fatras des événements quotidiens » suffit à lui seul à atteindre la capacité résiliente de l’homme moderne – que le Design with Carecherche précisément à rétablir.

L’application à l’industrie d’innovations nées pendantet pourla guerre met le design face au paradoxe du progrès. Collaborer avec l’industrie ou retourner vers l’artisanat ? Participer ou résister à la société de consommation ? seront désormais des questions récurrentes pour le design.

L’urbanisation croissante amènera les designers à réfléchir à l’organisation des villes : la charte d’Athènes (1933) prône la séparation des fonctions et une forte modélisation qui sera appliquée pour la reconstruction des villes après la 2eguerre mondiale. Le design with care s’inscrit plutôt dans la lignée de la charte d’Aalborg (1994) qui préconise au contraire la mixité des fonctions urbaines au service du développement durable.

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Philosophie & design sous l’angle du care : pourquoi et comment ? Introduction au «Design with care»

Philosophie & design sous l’angle du care : pourquoi et comment ? Introduction au «Design with care»

par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeure du Cnam, chaire Humanités et santé, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

En guise d’introduction au séminaire, et pour cerner dès le départ la notion de « Design with care », nous tenterons de répondre aux questions suivantes: Quel est le sens de notre pari de relier philosophie et design sous l’angle du care ? Dans quelle continuité historiographique pouvons-nous nous inscrire ? En quoi les enjeux inhérents à l’époque contemporaine exigent une approche englobante du care (par-delà les secteurs traditionnellement associés, comme la santé ou le social) ? Comment faire pour que notre réflexion ne soit pas seulement analytique mais aussi opérante et « actionnable » ? Quel chemin empruntons-nous pour y arriver (plan du séminaire) et suivant quels principes (méthode et partis pris) ?

Ce qui rapproche design et philosophie, c’est d’une part l’ambition de rendre le monde plus habitable, en s’appuyant sur l’efficacité des approches qui partent du terrain et de l’expérience des individus, et d’autre part la capacité à s’extraire parfois du discours rationnel pour mettre en forme et en mots ce qui est émergent, paradoxal, ambivalent mais bien réel ou en devenir.

Telle est en tous cas la conviction commune qui a motivé Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste et Antoine Fenoglio, co-fondateur de l’agence de design les Sismo à créer le séminaire « Design with care », qui se veut une plateforme de dialogue et de dialectique pour traiter des notions de soin, d’habitabilité, d’éthique et de vulnérabilité sous le double prisme du design et de la philosophie.

Cette conviction audacieuse s’accompagne néanmoins du constat lucide que le design a alimenté depuis ses débuts et continue largement d’alimenter les pratiques de la vente et du marketing, se réduisant trop souvent à un instrument au service de l’industrialisation et de la consommation de masse.

Loin de fustiger tout contact du designer avec le monde marchand, et donc aussi avec les réalités économiques de son époque, il s’agira dans ce cours introductif de se demander quelles sont les formes de résistance possibles à une vassalisation complète du designer à la logique marchande. Pour cela, nous nous intéresserons aux designers qui au cours des siècles derniers ont incarné et parfois théorisé de telles formes de résistance (William Morris, les membres du Bauhaus, Victor Papanek…). Nous explorerons aussi les corpus philosophiques (Paul Ricoeur, Emmanuel Levinas, Hannah Arendt, Joan Tronto…) dans lesquels, le designer soucieux d’interroger les enjeux et impacts de son activité, saura trouver matière à imaginer une relation avec son environnement qui soit plus responsable, plus respectueuse et plus attentive aux diverses formes de vulnérabilité, à commencer par celle de ses propres productions.

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