Anaëlle Touboul – Les troubles psychiques au miroir du roman: apports et perspectives de la fiction littéraire

Anaëlle Touboul – Les troubles psychiques au miroir du roman: apports et perspectives de la fiction littéraire

Comment la littérature, et plus particulièrement la fiction romanesque, réfléchit-elle, au sens de reflet comme de réflexion, ce que les psychiatres appellent maladie mentale et ce que le texte littéraire désigne le plus souvent comme folie ? Il s’agira d’esquisser quelques pistes de réflexion permettant de répondre à ce questionnement, à partir d’un corpus de romans français publiés au cours du xxe siècle.

Il importe tout d’abord de dégager les linéaments de la folie à partir du miroir à multiples facettes tendu par le roman afin d’en proposer une définition à l’aune du dictionnaire interne des œuvres littéraires. Baliser le champ thématique de la folie, c’est non seulement en identifier les manifestations afin d’en brosser le tableau clinique, mais aussi discerner son positionnement par rapport à l’expérience commune, notamment au regard de certaines notions – raison, normalité, intégration, sagesse, sensibilité – qui en ont longtemps formé l’envers. Nous examinerons ainsi la manière dont les romans reflètent tout autant qu’ils modèlent un ensemble de paradigmes s’imposant au cours du siècle, au gré des avancées et des bouleversements épistémologiques, philosophiques ou encore sociologiques.

La singularité de l’expérience de la maladie mentale, située au croisement de discours hétérogènes souvent concurrents (testimonial, scientifique, littéraire), nous mènera, dans un second temps, à poser la question de la légitimité de la littérature à s’emparer de ce phénomène, ainsi que celle de sa capacité à nous en fournir une compréhension singulière. Il s’agira plus particulièrement d’éclaircir les stratégies complexes de circulation, tantôt coopératives, tantôt concurrentielles, entre discours médical et discours littéraire, de la naissance de l’aliénisme à l’évènement de la psychiatrie moderne. Certes, l’affirmation du modèle organiciste à partir du milieu du xixe siècle a pour conséquence l’autonomisation de la psychiatrie comme science médicale et l’éloignement progressif des discours littéraire et scientifique. Néanmoins, les romanciers ne désertent pas pour autant le terrain de la connaissance de la folie, même si ces interférences revêtent au xxe siècle de nouvelles formes et adoptent des modalités différentes. Quels liens peuvent exister entre littérature et médecine à une époque où la complexité et la technicité croissantes de la seconde creusent un fossé de plus en plus infranchissable entre les deux disciplines ? Quels sont les rapports entre théorie et mise en œuvre – dans tous les sens du terme – d’éléments de savoir sur la folie dans le roman ? En d’autres termes, comment le savoir théorique irrigue-t-il l’œuvre romanesque et comment celle-ci vient-elle en retour nourrir, déstabiliser, déplacer la théorie ?

Enfin, se posera la question de ce que peut la littérature dans le domaine de la l’appréhension, de la connaissance et du soin de la maladie mentale. Dans la perspective des domaines en plein essor de la  médecine narrative et des humanités médicales, seront mis au jour quelques apports essentiels, complémentaires du savoir médical, que la littérature, à travers la lecture et l’étude de fictions littéraires, peut fournir aux soignants de la psyché – et plus largement à quiconque s’intéresse aux troubles psychiques.

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Luc Faucher – Le langage: espace de liberté et contrainte

Luc Faucher – Le langage: espace de liberté et contrainte

Introduction et enjeux

Dans cette intervention, Luc Faucher interroge la façon dont le langage contraint le sujet, ainsi que l’espace de liberté qui lui reste au sein de celui-ci. Il mentionne pour cela des travaux menés en 2007 par Boroditsky, montrant que parmi des sujets anglophones n’ayant qu’un seul mot pour désigner le bleu, et des sujets russophones disposant de deux mots pour désigner différentes teintes de bleu, les russophones étaient les plus rapides à distinguer les nuances de bleu. Ainsi, le langage influence notre appareil sensoriel visuel. Faucher mobilise ensuite une seconde expérience, réalisée par Chertok dans les années 70, au cours de laquelle ce dernier suggère à une patiente sous hypnose que la pièce qu’il dépose sur son bras est brûlante. Une cloque apparaît sur son bras, quelques heures après l’expérience : les mots prononcés ont ici engendré une altération corporelle, sous la forme d’une brûlure. Ces deux constats mènent Faucher à insister sur l’importance de l’intervention médicale, sur et par le langage, pour soigner les patients — rappelant que ces questions sont au cœur des psychothérapies.

L’entrée dans le langage humain d’un point de vue neuroscientifique

L’enfant, dès qu’il naît, dispose d’une organisation corticale prête à fonctionner au contact d’un environnement propice à l’apprentissage de sa langue maternelle. Cet apprentissage commence avec la prosodie de la langue, soutenue par des stimuli visuels renforçant l’interaction parent-enfant. Vient ensuite l’apprentissage de la phonétique : cette étape est le lieu d’interrogations sur la façon dont l’enfant découpe les unités de sens que sont les mots dans le flot de paroles qu’il entend. On sait que la prosodie et l’intonation aident à cette distinction, accompagnée de la désignation d’objets par l’enfant ou par les parents. Pour ce qui est de l’apprentissage des règles de la syntaxe, certains parlent d’une « grammaire universelle », structure linguistique innée — Chomsky —, d’autres, de l’appartenance de la dimension syntaxique du langage au développement cognitif global — Piaget —, quand des socio-linguistes insistent sur l’importance de l’interaction sociale dans ce processus.

L’entrée dans le langage humain d’un point de vue psychanalytique

Pour les psychanalystes, l’entrée dans le langage commence par un cri, ainsi que par le désir des parents, qui parlent de l’enfant avant même sa naissance — langage à l’origine d’un certain déterminisme. Pour Lacan, la manifestation de l’angoisse qu’est le cri « coïncide avec l’émergence même au monde de celui qui sera le sujet ». Ainsi  le sujet se constitue par le langage dans lequel il prend place. Faucher rappelle qu’il ne peut y avoir langage qu’à condition que l’allocutaire élève le cri de l’enfant à valeur de mot. Pour Pichon, le langage advient « le jour où l’émetteur ayant aperçu l’impression produite par son cri sur l’auditeur le répète intentionnellement ». Ainsi, la réponse de l’autre au cri signifie à l’enfant qu’il « est », en même temps qu’elle nomme ce qu’il veut — l’objet de son cri. C’est ainsi de la parole de l’Autre que se constitue sa demande. Aussi, cette demande de l’enfant excède ses besoins primaires : elle ne peut alors jamais être totalement comblée, et c’est de ce manque que surgit la dimension désirante du sujet.

Langage : Contrainte ou liberté ?

Ayant insisté sur les déterminations psychiques et neurodéveloppementales du sujet humain par et dans le langage, Faucher pose la question de sa liberté dans celui-ci. Il mobilise pour cela les concepts d’Habermas, distinguant « l’esprit objectif » — collectif, dans lequel l’apprentissage du langage commun rend possible la communication — de « l’esprit subjectif », dans lequel il vise au contraire l’appropriation subjective de ces significations communes ainsi que la capacité d’innovation propre à chaque personne. Le langage n’est alors plus une simple réserve de significations, mais au contraire, un lieu d’inventivité : il apparaît donc comme un lieu pertinent pour penser l’humain comme doué d’une capacité de distanciation par rapport à ses déterminations. Faucher conclut enfin sur les perspectives ouvertes par ces différents constats, notamment pour les pathologies qui mettent en jeu corps et langage, et, renvoyant vers le livre de Thibierge intitulé Le Nom, L’Image, L’Objet, il insiste sur l’importance de prendre la mesure des effets du langage chez l’humain et donc de considérer l’abord psychanalytique comme une des ressources thérapeutiques en médecine.

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Cynthia Fleury – Le psychotraumatisme

Cynthia Fleury – Le psychotraumatisme

Origines de la notion

Cynthia Fleury revient ici sur les origines du psychotraumatisme, pathologie décrite pour la première fois à la fin du XIXe siècle, à la suite d’accidents fréquents de train ou de travail. La première hypothèse portant sur le psychotraumatisme était celle d’une lésion nerveuse engendrée par un choc ; cependant, le constat de troubles, même en cas d’absence d’atteinte physique, a permis de reconnaître une composante émotionnelle essentielle au traumatisme. S’est alors opérée une scission entre, d’une part, la croyance en des psychotraumatismes imputables à des névroses préexistantes ; et d’autre part, une pensée du traumatisme comme pathologie entièrement imputable à l’évènement traumatique. Oppenheim parle ainsi de « troubles du système nerveux provoqués par des blessures qui ne relèvent pas d’une atteinte directe des organes nerveux centraux ni de l’appareil nerveux périphérique, mais qui sont engendrés par des traumatismes, au sens large du terme ».

Le traumatisme : une effraction dans la psyché

Louis Crocq définit plus tard le traumatisme comme un « phénomène d’effraction du psychisme et de débordement de ses défenses par les excitations violentes afférentes à la survenue d’un événement agressant ou menaçant pour la vie ou pour l’intégrité d’un individu ». Le sujet ne parviendrait pas à métaboliser l’expérience traumatique reviviscente, auto-perçue comme un corps étranger dans la psyché. Les thérapies à stratégies multimodales semblent alors en être les traitements les plus efficaces : le psychotraumatisme, bio-psycho-social, requiert en effet un soin adéquat pour chacune de ses composantes. Fleury évoque également l’irréversibilité, qu’il faut prendre en compte comme composante majeure du trauma : citant Canguilhem, elle rappelle ainsi la nécessité d’inventer d’une forme de vie radicalement nouvelle, à partir de ce donné temporel — tenant compte à la fois du trauma et de son caractère irréversible.

Les « besoins du moi »

À partir des réflexions de Roussillon, mais aussi des pensées de Winnicott et d’Anzieu, Fleury propose de penser les « besoins du moi » comme autant de conditions intra et intersubjectives requises pour traiter le traumatisme. Le premier niveau de ces besoins est une « fonction phorique » permettant la cohésion de la vie psychique du sujet, accueillie, portée et stimulée par des dispositifs matériels et humains. Le second est un niveau dit « sémaphorique », assurant la reconnaissance ducaractère signifiant et symbolique de toute activité humaine. Enfin, le troisième niveau porte sur la « fonction métaphorique », elle-même productrice de sens : il s’agit ici de la fonction proprement symbolisante, permettant la production de repères subjectifs. Pour Roussillon, c’est précisément cette capacité à faire sens qui rendrait possible l’acquisition d’une capacité de résilience au traumatisme psychique.

La désillusion : une forme paradoxale d’adhésion au monde

Dans « Expérience et pauvreté », Benjamin pense l’expérience de la seconde guerre mondiale comme celle après laquelle rien ne fait plus expérience — c’est pourquoi Lacan parle de psychotroumatisme : « ça fait trou ». Il propose alors de partir de ce constat — celui de l’expérience appauvrie — pour construire, malgré tout et avec presque rien : se cherchant des tuteurs en résilience, spécialistes de la table rase — Descartes, Klee, Newton… — il pense la résilience par l’abandon des attentes et des préconceptions normalisantes sur ce que devrait être une expérience véritable, afin de reconnaître une forme de dignité au sein de toute expérience vécue. Fleury conclut son intervention en rappelant que l’essentiel de la cure ne réside pas dans la réparation, mais avant tout, dans la création. C’est précisément la puissance créatrice qui est mise à mal dans l’expérience traumatique : il s’agit alors pour le sujet de reprendre confiance en ses propres capacités, mais aussi en la capacité des autres et du monde à rendre possible émergence et évènement.

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Astrid Chevance – Des territoires oubliés de la psychiatrie : le cerveau à quel(s) dépens?

Astrid Chevance – Des territoires oubliés de la psychiatrie : le cerveau à quel(s) dépens?

On peut envisager la psychiatrie comme trois formes d’activité : une activité scientifique, une activité de soin et une activité politique (au sens d’organisation du social). Utilisant des lectures historiques, sociologiques et épistémologiques, nous explorerons les territoires oubliés de la psychiatrie que l’on pourrait réduire trop vite à une science du cerveau.

Si la psychiatrie est une science, quel est son objet, quelles sont ces problématiques et quelles sont ces méthodes ? La focalisation de la psychiatrie comme science sur le cerveau est récente et sa généalogie demande à être reconstituée pour comprendre quels autres territoires scientifiques ont pu être laissés de côté et pourquoi.

Si la psychiatrie est une activité de soin, peut on parler d’une spécificité de la psychiatrie au sein de la médecine ? Le psychiatre soigne-t-il seulement un cerveau ? Les symptômes psychiatriques sont essentiellement des types de discours, de manifestations émotionnelles et de comportement. En cela ils sont d’abord lus comme des déviances sociales. Mais pour autant, ces symptômes sont-ils réellement des déviances sociales ? En reprenant les réflexions d’Erving Goffman, on montre que les personnes atteintes de troubles psychiques, ne se jouent pas des normes sociales. Partant de cette constatation, cela explique les potentiels « ravages » que peuvent provoquer ces troubles à la fois chez les personnes qui en souffrent mais aussi dans leurs différents groupes sociaux.

Si la psychiatrie est une forme d’organisation du social, il faut se pencher sur l’organisation de la profession en elle-même mais surtout sur le type de place qui est réservée aux personnes psychiatrisées.  Penser une forme d’organisation des personnes psychiatrisées par elle-même, sur le modèle par exemple de ce qui avait été fait pour le SIDA dans les années 1980-90 ne se fait pas sans difficultés, notamment parce que ces troubles touchent à l’identité, au langage, aux  facultés d’interactions sociales, mettant ainsi en difficulté la capacité de constituer un groupe actif socialement.

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Qu’est-ce que contenir en psychiatrie ? – Charles Alezrah

Qu’est-ce que contenir en psychiatrie ? – Charles Alezrah

Le fou dans l’histoire

Longtemps, le fou est resté dans une position en marge de la loi : des pratiques coutumières d’exclusion se sont ainsi développées avant que n’apparaisse une législation spécifique. La première législation, en 1810 (article 64 du Code pénal) stipule qu’il « n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action ». Les aliénistes du 19eme siècle offrent alors au fou un statut de malade mental, le ré-intégrant dans la communauté des hommes. Mais parallèlement à cette nouvelle perception, s’est développée une nouvelle forme d’exclusion : à partir de 1838, l’institution psychiatrique s’est développée autour de la notion d’isolement. Depuis les années 90, les lois portant sur les patients en psychiatrie se concentrent davantage sur la liberté et le soin : en hospitalisation libre, la personne qui présente des troubles mentaux bénéficie des mêmes droits que les autres patients. Mais si le regard porté sur le patient a beaucoup évolué, il reste cependant ambivalent.

Contenir qui, ou quoi ? Qu’est-ce qu’un fou à lier ?

Alezrah pose la question de ce qui est à contenir chez un patient psychiatrique, de la maladie ou du délire, jusqu’au patient lui-même. Les mesures privatives de liberté dans le cadre des soins psychiatriques ont donné lieu à de multiples recommandations, notamment celle du Conseil de l’Europe (comité des ministres) en 2004, en son Article 8, selon lequel « les personnes atteintes de troubles mentaux devraient avoir le droit d’être soignées dans l’environnement le moins restrictif possible et de bénéficier du traitement disponible le moins restrictif possible ou impliquant la moindre intrusion, tout en tenant compte des exigences liées à leur santé et à la sécurité d’autrui ». En 2016, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a publié un rapport dans lequel il précise qu’« il doit être affirmé comme principe que ces pratiques ne peuvent être admises qu’en tout dernier recours ». Aux yeux du grand public, les soignants sont à la fois suspectés d’en faire trop, ou pas assez, en matière de protection des patients, mais aussi de la société. Pourtant, la proportion de crimes attribuable à des patients psychotiques dans la communauté reste très largement minoritaire, et Alezrah souligne que les patients sont eux-mêmes les premières victimes de violences.

Comment contenir ?

La contention, dans le Larousse Médical, est définie comme un « procédé thérapeutique permettant d’immobiliser un membre, de comprimer des tissus ou de protéger un malade agité ». Avec le développement de la psychopharmacologie, les traitements médicamenteux permettent généralement de contenir efficacement la plupart des troubles : on a pu parler de contention chimique. Concrètement, il peut s’agir d’une limitation physique matérialisée à travers différentes modalités, parfois combinées, allant de la contention manuelle, des sangles ou des vêtements, à l’isolement en chambre, au maintien en unité de soins fermée, ou encore à l’hospitalisation en Unité pour Malade Difficile. L’Article L. 3222-5-1 du Code de la santé publique les concerne spécifiquement : « l’isolement et la contention sont des pratiques de dernier recours. (…) Leur mise en œuvre doit faire l’objet d’une surveillance stricte confiée par l’établissement à des professionnels de santé désignés à cette fin ». Des expériences montrent qu’il est possible de diminuer à la fois les incidents violents et le recours à l’isolement et à la contention, en s’engageant dans une politique de formation des équipes aux techniques de désescalade dans la durée. De plus, il importe, pour que la contention soit mieux vécue, que le patient soit accompagné d’un soignant durant toute la durée du processus.

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Sujet sociétal et sujet malade – Philippe Nuss

Sujet sociétal et sujet malade – Philippe Nuss

Sujet singulier ou sujet social : qui tombe malade et qui faut-il soigner ?

La maladie concerne chacun d’entre nous. Elle touche l’identité tant singulière que sociale. En effet, la maladie affecte le sujet dans l’unicité de son existence mais aussi dans l’appartenance au groupe social auquel il s’intègre. Le soignant a pour tâche d’envisager une restauration de ces deux faces d’un même sujet alors que la maladie les a touchées souvent de manière différente.

Le propos de l’intervention vise à réfléchir aux enjeux du soin dans ce double rétablissement.

La phénoménologie reconnaît classiquement l’identité selon une double acception. Elle isole d’une part l’identité singulière qui fait référence à l’essence de soi et témoigne de ce qui constitue la part unique de chacun d’entre nous. Elle distingue d’autre part l’identité qui se fonde sur un socle sociétal. Autant l’identité singulière est contemporaine de la vie du sujet qui l’expérimente, autant l’identité sociale se façonne à partir de caractéristiques qui lui préexistent. Les contraintes du langage, de la culture, des coutumes, des représentations et des références imposées par le socius à l’individu nécessitent qu’il les assimile progressivement par « porosité ». Bien que non intrinsèquement du soi, cette identité sociale imposée finit par le devenir, notamment car le sujet est reconnu comme tel par les membres du groupe.

Quand le sujet est malade, cette dualité et dialectique sont mises en question.

L’expérience de soi se vit dans le présent. Selon la phénoménologie, cette expérience est consubstantielle à la nature du temps. En effet, si on considère qu’un système vivant est évolutif, il nous faut accepter qu’il ne puisse l’être que s’il s’inscrit dans le temps. Le temps serait ainsi premier. Tout changement, ici psychique du sujet, est de ce fait détenteur et exprime, car il en est l’expression, les propriétés du temps.

Présent et durée, continuité et discontinuité, sont autant de caractéristiques du temps qui infiltrent l’expérience de la vie somatique et psychique.  L’expérience immédiate de soi, à la fois intime et partagée lors de la rencontre soignante, est détentrice de ce fait des propriétés du présent.

A la fois unique, total et plein, refermé sur lui-même et irrémédiable car il n’a lieu qu’une seule fois, le présent est aussi insaisissable et presque inexistant car virtuellement compris entre un passé qui vient de s’achever et un avenir qui débute. Ainsi, le soi vécu et partagé dans l’instant est-il à la fois plein (comme en pleine conscience) et insaisissable. L’identité psychique, enfant du temps comme tout ce qui est vivant, est ainsi duelle. Comme une ligne droite faite d’une succession de points/instants contigus alignés, elle est comme une somme de discontinuités. Cette propriété lui donne l’opportunité d’être susceptible à chaque instant de changements, notamment dans les croyances et les buts. Mais l’identité est aussi l’enfant d’un présent insaisissable, enchâssé dans le fleuve du temps, sans qu’on ne puisse identifier de début ni de fin. L’identité est à ce titre insaisissable. On le voit, contiguïté et continuité constituent conjointement l’identité psychique du sujet.

Ces caractéristiques nécessitent de la part du sujet une perpétuelle reconstitution du soi, de son « être au monde ».  Passé, présent et tension désirante s’entrelacent pour constituer une métaphore dynamique de l’unité du soi.

L’intrusion de la maladie déstabilise ce travail intégratif. L’horizon, jusqu’alors transcendantal, devient borné par la finitude révélée par la maladie. Des ajustements s’imposent en urgence. Ils peuvent prendre des formes diverses par exemple celles de la sidération (arrêter le temps dans un instant qui durerait toujours) ou de l’hypomanie (en rajoutant des instants de vie entre deux instants qui avancent trop vite vers la fin). Ce barycentre existentiel et dynamique est à l’œuvre dans la rencontre soignante.

On l’a vu, pour le phénoménologue, l’identité est aussi constituée des invariants sociétaux progressivement assimilés comme autant de briques à partir desquelles le sujet s’identifie. Le statut de malade, le discours social sur la maladie et les traitements, les institutions soignantes, les déterminants culturels concernant la mort ou les causalités de la maladie vont participer à l’édification d’une nouvelle identité de patient. Psychose, dépression, sérotonine, antipsychotiques, références sociétales des états de nature font soudain intrusion dans le vocabulaire intérieur du sujet. Conventions sociales et état actuel du savoir, ces vocables et ces statuts vont progressivement habiter l’identité du sujet. Mais s’y reconnaît-il ? Ce qu’on nomme parfois déni ou mauvaise observance chez le patient sont peut-être le témoignage de cette distance entre l’expérience vécue de soi et la désignation sociale du soi malade. L’identité collective est néanmoins nécessaire à la reconstruction du malade. Elle est détentrice d’un cortège implicite de normes et d’actions soignantes, qui sont des éléments importants dans la constitution du lien social et de la reconnaissance d’une existence légitime de malade.

La maladie modifie ainsi doublement l’identité, celle intime, instantanée et continue de l’expérience de la maladie, celle collective sous l’ombrelle du statut de malade.

Face à ce double remaniement suscité par la maladie, le thérapeute essaie de concevoir les dynamiques de réajustement, leurs forces et leurs impasses afin d’accompagner l’indispensable travail de plasticité psychique qu’impose la maladie. Travail intérieur et individuel pour le sujet, travail du groupe social pour intégrer la maladie et le malade comme un possible du monde.  Si ce travail dépasse les simples possibilités du thérapeute, sa responsabilité,– et il la partage avec celle du patient -, est de faire en sorte que la rencontre de l’instant soit la plus constructive pour le projet de vie du patient. Lors de sa rencontre réelle avec le patient, le thérapeute propose en quelque sorte une prothèse de présent, un présent carrefour, singulier et collectif mais partagé, à partir duquel une trame narrative peut se tisser du sujet pour lui-même, du sujet avec les autres et le monde

Dans cette approche, le corps du patient et celui du thérapeute, de même d’ailleurs que le corps social, sont en quelque sorte les passages obligés de ce travail d’élaboration. Le sujet dialectique entre corps objet et corps sujet tricote à chaque instant un état possible de soi. A la fois outil et sujet, véhicule de l’être au monde, objet de la maladie, le corps est un acteur essentiel du travail psychique.

Le rapport au corps, les modèles du corps conçus par le thérapeute doivent s’agencer avec ceux vécus par le patient. Les modèles biologiques et psychiques de la maladie sont multiples, non homogènes et entrelacés. Les savoirs du thérapeute ainsi que les circonstances au sein desquels ces modèles sont mis en œuvre, notamment les enjeux du patient, déterminent les choix théoriques des soignants donc les décisions thérapeutiques. Ceci explique les différences d’appréciation d’une même situation clinique par deux thérapeutes. Une éthique des choix théoriques et pratiques est de ce fait importante, elle permet au thérapeute d’établir le niveau le plus pertinent pour soigner le patient dans la configuration où il se trouve.

De même, le patient est confronté à la nécessité de concevoir et d’exprimer son expérience singulière. Il doit pour cela utiliser des représentations, des vocables des systèmes d’intelligibilité pour lui mais aussi à destination des autres. Le patient, comme le soignant a donc recours à des déterminants collectifs pour décrire son expérience singulière.

Symptômes médicaux et expérience de soi, recours aux invariants sociétaux et unicité de la décision s’entrelacent en permanence tant chez les patients que les soignants. Objectivisation du trouble, mise en œuvre du soin aiguillonné par les représentations subjective de soi et de la maladie se rencontrent et fondent une histoire du soin. Si le savoir formel chez le soignant et le savoir expérientiel chez le patient sont tous deux incontournables, ils ne peuvent suffire à établir du soin. Ce dernier s’inscrit dans un projet et une rencontre partagés sur un territoire fondé sur la confiance et la conscience aigüe d’une éthique de l’action éminemment contextuelle. Bienfaisance, sollicitude, désir de co-construction et d’invention sont les autres ingrédients indispensables au soin du sujet tant singulier que sociétal.  Dans ce contexte, des nouveaux modèles de compréhension des mécanismes en jeu dans la maladie et le soin, d’autres acteurs comme les proches, d’autres stratégies publiques de soin sont nécessaires. Persiste, l’incontournable de la rencontre.

Philippe Nuss
Psychiatre, Praticien hospitalier, Service universitaire de psychiatrie et de psychologie médicale. Hôpital Saint-Antoine, Paris
Sorbonne Université, Inserm UMR_S 938, Centre de Recherche Saint-Antoine, Paris, France

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