L’aliénation sociale et ses avatars contemporains

L’aliénation sociale et ses avatars contemporains

Qu’est-ce qui, dans la société, fait disparaître le sujet, le rend “autre”, “étranger à lui même” ? Cynthia Fleury analyse le concept d’aliénation sociale et sa dynamique chez Karl Marx avant de décrypter la mécanique de la perte de soi dans l’addiction et le dopage.

Cette conférence des « Séminaires de Saint-Anne » a été donnée le 9 janvier sous le titre “Aliénation sociale et avatars. Ce qu’en disent la philosophie et la psychanalyse”, à l’amphithéâtre Deniker de l’hôpital Sainte-Anne à Paris.

Concepts et bibliographie

(5’11) – Aliénation individuelle, aliénation sociale. D’Hegel à Marx.

Si chez Hegel l’aliénation est un moment essentiel qui vient caractériser la vie de l’esprit, ce moment où le moi se fait autre, objet pour aller au bout de lui-même, chez Marx en revanche, et selon “selon les lois de l’économie” l’objectivation est une “perte de l’objet ou l’asservissement à celui-ci”. Elle est un processus de dépossession qu’il conceptualise dans les Manuscrits de 1844.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit, Gallimard 1993. (première parution en 1807)
ou https://editions.flammarion.com/Catalogue/gf/philosophie/phenomenologie-de-lesprit

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Morceaux choisis, Folio Essais, (Première parution en 1939)

Karl Marx, Manuscrits de 1844, VRIN, 2007.
ou https://editions.flammarion.com/Catalogue/gf/philosophie/manuscrits-de-1844

Georg Simmel, Philosophie de l’argent, PUF, 2014. (première publication 1900)

(40’09) Trois autres définitions de l’aliénation

Richard Sobel, “Exploitation, aliénation et émancipation : Marx et l’expérience moderne du travail”, Savoirs et clinique, vol. 19, no. 2, 2015.

Franck Fischbach. “Activité, Passivité, Aliénation. Une lecture des Manuscrits de 1844”, Actuel Marx, vol. 39, no. 1, 2006.

Stéphane Haber, “Que faut-il reprocher aux Manuscrits de 1844 ?”, Actuel Marx, vol. 39, no. 1, 2006.

Theodor Adorno, Minima Moralia, Petite bibliothèque Payot, 2016.

(1h03’25) L’addiction et le dopage, avatars contemporains de l’aliénation sociale

Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, Le livre de poche, 2009.

Valleur, Marc, et Elizabeth Rossé, “Le virtuel et ses avatars“, Enfances & Psy, vol. 55, no. 2.

Isabelle Queval, S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain, Éditions Gallimard, collection « Bibliothèque des sciences humaines », 2004.

Isabelle Sorente, Addiction générale, JC Lattès, 2011.

Paul Yonnet, Systèmes des sports, Paris, Gallimard, 1998.

Aller plus loin

Le cours de Cynthia Fleury sur les destins actuels de la rationalité instrumentale.

Richard Sennett, Le travail sans qualité, Albin Michel, 2000.

Yves Clot, Le travail à cœur, Pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, 2010.

Lochak, Perte d’emploi, perte de soi, Toulouse, Eres, 2004.

Paugam, La Disqualification sociale, Paris, PUF, 1991 ; Le Salarié de la précarité, Paris, PUF, 1999.

J.-P. Durand, La Chaîne invisible, Paris, Seuil, 2003.

Beaud et M. Pialoux, Retour sur la classe ouvrière, Paris, Fayard, 1999.

Christophe Dejours, Travail vivant, Tome 2, Travail et émancipation, Petite bibliothèque Payot, 2013.

Ch. Dejours, Souffrance en France, Paris, Seuil, 2000.

Axel Honneth, La société du mépris, Vers une nouvelle théorie critique, 2008.

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Le cas Althusser ou l’effacement du sujet

Le cas Althusser ou l’effacement du sujet

Dans L’Avenir dure longtemps, le philosophe Louis Althusser tente de justifier le meurtre de sa femme, Hélène, comme le « signe même de [son] effacement ». L’occasion d’aborder la question mélancolique et de s’interroger sur la psychologisation d’un féminicide.
Séminaire Le sujet en psychiatrie, séance du 5 décembre 2017 par Cynthia Fleury.

Figure emblématique de la rue d’Ulm et de la pensée des années 1960 et 1970, artisan du renouveau du marxisme, penseur de l’aliénation sociale, Louis Althusser tue sa femme, Hélène Rytmann, le 16 novembre 1980. Ce crime débouche sur un non-lieu lié à la démence de l’accusé au moment des faits. Dans L’Avenir dure longtemps, Althusser revient sur sa vie et le meurtre qu’il a commis. En lien avec les Lettres à Hélène, apparait la possibilité d’une approche philosophique et psychanalytique d’un sujet qui en plaidait l’effacement, et des thèmes tels que les violence faites aux femmes, la mélancolie, le complexe d’imposture, le syndrome maniaco-dépressif, le roman familial, ou encore le lien entre le sujet et son œuvre.

L’Avenir dure longtemps vient tenter d’expliquer cet acte tout en déresponsabilisant l’auteur. On parle alors de « délire de négation » de la figure mélancolique, cette nature s’observant chez Althusser dès 1947 à travers des crises d’angoisses récurrentes et un mal-être patent. Déjà, il écrit qu’il perçoit « un temps qui n’a plus de dimension » et qu’il « ne croit plus à l’avenir ». Il expose une carence paternelle forte – « ai-je vraiment eu un père ? » – qui aurait éteint sa possibilité d’être un homme : il pose le complexe d’imposture comme symptôme de son sentiment d’existence. Cet appauvrissement du moi alterne avec l’euphorie des périodes de cure dont il fait la chronique.

Les lettres qu’il écrit à Hélène sont emplies d’amour et d’ardeur, comme de violence mentale : la complicité a des reflets de perversité, à une déclaration fait suite la mention d’amantes dont il a besoin. Palliant son propre effondrement, se posant comme le sauveur d’Hélène, Althusser restaure régulièrement le « moi » de cette dernière, par exemple en lui prêtant la capacité que Lacan expliquait être « de faire apparaître le discours inconscient que contient le discours conscient ».

Althusser parle beaucoup de la psychanalyse, de son entreprise de « rectification du dispositif actuel de l’inconscient », de son objectif d’en faire surgir les « capacités emmurées ». Il décrit son inconscient comme une fonction de conversion du bien en mal, ce que la psychanalyse tente de rectifier. Il présente l’origine de ce dispositif qui le torture via des cauchemars terribles comme étant son histoire familiale, le caractère accidentel voire subi de l’union de ses parents et donc des conditions de son existence.

La constatation de cette mélancolie fondamentale est l’occasion de se questionner sur ce mal-être. Aristote se demande pourquoi il arrive qu’une personne soit en quelque sorte victime de son raisonnement juste et de sa capacité créative supérieure, qu’il en découle de la haine et une dissociation progressive du monde des humains – une désintégration. Les écrits de Freud font aussi écho au cas d’Althusser qui s’accable dans le discours mais n’éprouve jamais de honte dans les faits, qui est conscient de son insuffisance, se satisfait de cette complainte mais sans assumer cette satisfaction.

Enfin, il convient aussi de voir que la psychologisation du personnage est un procédé classique de défense pour occulter la violence des hommes. Althusser ne se définit jamais comme agresseur, répète sa défense : il est victime d’inexistence, se sent « être d’artifice, être de rien, un mort » et évoque même la thèse d’un « suicide altruiste ». On retrouve souvent une telle tactique, de façon certes moins littéraire mais visant tout autant à poser l’agresseur comme le martyr d’une histoire personnelle : malheurs d’enfance, tourments de jalousie, mal de vivre. Cette justification joue de la culture historique de subordination des femmes, et vise un détournement de l’attention sur les souffrances de l’agresseur plutôt que celles de la victime – ce dont découle une perpétuation de la violence commise.

Pierre Dubilly

Bibliographie

Althusser, Louis, L’Avenir dure longtemps, Stock, 1994 (2007).
Althusser, Louis, Lettres à Hélène, Grasset, 2011.
Gorog, Françoise, « La mélancolie d’Althusser », La clinique lacanienne, vol. 17, no. 1, 2010, pp. 109-126.
Dupuis-Déri, Francis, «La banalité du mâle. Louis Althusser a tué sa conjointe, Hélène Rytmann-Legotien, qui voulait le quitter », Nouvelles Questions Féministes, vol. 34, no 1,‎ 17 juin 2015, p. 84–101.
Pommier, Gérard, Louis du néant, La mélancolie d’Althusser, Flammarion, 2009.
Aristote, Problème XXX, L’homme de génie et la mélancolie, Rivages poche, 1991.
Freud, Sigmund, Deuil et mélancolie, Petite bibliothèque Payot, 2011.

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Montaigne, un sujet moderne

Montaigne, un sujet moderne

La technologie permet d’observer le cerveau comme jamais auparavant, mais qu’est-ce que le sujet derrière les diodes ? Qui est-il ? « Un homme mêlé », répond la philosophe Cynthia Fleury citant Montaigne et ses Essais dans cette séance introductive du séminaire Le sujet en psychiatrie du 7 novembre 2017.

Alors que les neurosciences s’invitent en santé mentale, que la boîte noire sous les crânes paraît pouvoir livrer tous ses secrets, les Séminaires de Sainte-Anne, dont voici la séance introductive avec ses deux fondateurs, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury et Raphaël Gaillard, professeur en psychiatrie et chef de pôle à Sainte-Anne, proposent de s’interroger sur le sujet, ce qui fait l’humain. Premiers pas avec Michel de Montaigne (1533-1592), philosophe et moraliste de la Renaissance, qui marque « l’avènement d’un sujet moderne », explique Cynthia Fleury. Les Essais déroulent une « identité narrative » qui accède à l’universel avec un « je » singulier qui naît d’abord dans la relation intersubjective, qui se construit sur la question de l’humanisme. Être sujet, c’est « avoir conscience du fracas du monde et ne pas produire de ressentiment ».

Montaigne travaille la question du sens, de la signification. Il nous enseigne sur ce qu’est la construction du sujet. Homme moderne, il lutte contre « l’embesognement »: « Les hommes se donnent à louage. Leurs facultés ne sont pas pour eux ; elles sont pour ceux, à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaît pas. Il faut ménager la liberté de notre âme, et ne l’hypotéquer qu’aux occasions justes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement. » (Livre III, chapitre X) « Je me tiens sur moi. Et communément désire mollement ce que je désire, et désire peu : M’occupe et embesogne de même, rarement et tranquillement. Tout ce qu’ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et véhémence. Il y a tant de mauvais pas, que pour le plus sûr, il faut un peu légèrement et superficiellement couler ce monde : et le glisser, non pas l’enfoncer. La volupté même, est douloureuse en sa profondeur. » (Livre III, chapitre X)

Pas question de s’agiter sous prétexte d’action. Montaigne a besoin de temps à lui, « Je suis tout à moi, » dit-il, non comme un geste égotique mais comme un « soucis de soi permanent ». Il montre le chemin.

 

Pour aller plus loin :

Montaigne, sous la direction de Pierre Magnard et Thierry Gontier, Collection Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie, 2010.

Le vocabulaire de Montaigne, Pierre Magnard, Ellipses, 2015.

 

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