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L'inauguration de la 8ᵉ Chaire de philosophie à l’hôpital George Sand de Bourges

Art, vulnérabilité et soin

Le 6 janvier 2026 a été inaugurée, dans l’auditorium du Conservatoire de Bourges, la 8e Chaire de philosophie à l’hôpital, sous l’égide et la direction de Cynthia Fleury. Le Centre Hospitalier George Sand et ses différents partenaires - Yann Galut, Maire de Bourges ; Claire Gibault, directrice Paris Mozart Orchestra ; Frédéric Hocquard, Délégué Général de Bourges capitale Européenne de la Culture 2028, ont introduit la journée. La thématique de l’Art, de la Création et de la Vulnérabilité s’est imposée à toutes et tous dans la conception de cette première journée, permettant ainsi de mettre au premier plan le partage de témoignages et d’expériences.

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Cet événement s’inscrit à la fois dans l’héritage historique du Centre Hospitalier George Sand qui articule et conjugue l’art et le soin depuis des décennies, et dans les aspirations des soignants et artistes qui cherchent à penser leur pratique, à la consolider et à la renouveler sans cesse. Une double démarche d’autant plus importante dans un territoire marqué par l’isolement et la raréfaction des liens sociaux ainsi que le manque de ressources en soins de première ligne d’une part, mais également, à une échelle plus globale, de technicisation et de rationalisation grandissantes du soin, qui peuvent aboutir à une perte de sens pour soignants et soignés.

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La réflexion a pris pour point de départ le constat de la vulnérabilité inhérente à tout être humain, fragile car fondamentalement « ouvert », c’est-à-dire perméable à son environnement naturel, social, culturel, affectif et dont la survie dépend largement du type de « soin », et même d’attention, qui lui est prodigué. Les intervenants ont également mis en avant le processus de « réification » à l’œuvre dans nos sociétés contemporaines, c’est-à-dire de « chosification » de l’humain qui renforce sa vulnérabilité et son sentiment de déprise. Ce système dans lequel l’homme est inéluctablement inséré et qui fait de lui un producteur et un consommateur, contribue à nier le lien social, l’empathie et la réciprocité. À partir de ces constats, les intervenants ont exploré la manière dont l’art, par sa puissance singulière, permet à l’individu et au collectif de vivre avec cette vulnérabilité et de se retrouver une forme de pouvoir d’agir et de décider pour soi-même.

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Au CH George Sand, l’art est abordé comme une expérience humaine fondamentale davantage que comme « simple » objet culturel, et sous le prisme du processus créatif plutôt que sous celui des productions matérielles. C’est bien la « pratique » artistique qui permet à l’être humain, individuellement et collectivement, d’interroger ses différentes modalités d’être au monde. Dans cette perspective, l’art peut être pensé comme une forme d’humanisme, voire comme une alternative existentielle face aux formes contemporaines de violence, de normativité et de réification en proposant d’autres régimes d’existence et d’autres manières de faire. En ouvrant à l’être humain un champ des possibles, l’art permet un espace où l’imagination et la pratique nous permettent de nous déprendre de nos assignations, de nos destins tragiques. C’est une pratique qui invite à l’observation du réel et à sa transfiguration sous des formes nouvelles, inédites, émancipatrices. C’est également une pratique de la reprise qui crée du lien entre les époques, entre les cultures, entre différentes manières de voir et d’habiter le monde.

L’art permet par ailleurs une expression de soi, là où la communication et la transmission par le langage formel sont bloquées ou impuissantes. Lorsque la parole est entravée, le recours à un médium artistique peut ouvrir un accès précieux à l’expérience du patient permettant à la subjectivité de se dire autrement lorsque les mots en disent parfois trop ou trop peu. Cette articulation entre art et langage est fondamentale : elle permet à l’expérience individuelle de devenir partageable, sans être normalisée, et à la transmission de rester vivante.

L’art est bien évidemment aussi question de pratiques. Le processus de création passe en effet par différentes phases qui inaugurent le passage de l’idée théorique à un objet tangible et réel par la production. Lors de la journée, les psychiatres ont souligné que la mobilisation de l’art dans une visée thérapeutique a pour vecteur la « pratique ». Cependant, le risque est grand de surinterpréter la création comme symptôme, au détriment de sa dimension expressive. La question, souvent posée, de savoir s’il faut une fragilité particulière pour créer, appelle ici une réponse plus nuancée. Il ne s’agit pas d’esthétiser la souffrance ni de la poser comme condition de la création, mais de reconnaître que la vulnérabilité peut trouver, dans l’acte créateur, une forme de transformation et de mise en sens, c’est-à-dire de sublimation. 

Enfin, l’art, à travers sa transmission, permet tout à la fois de favoriser le lien social, et de créer du « sens ». Les musiciens du Paris Mozart Orchestra ont insisté sur cette importance de l’éducation et de la transmission. Apprendre à vivre, a-t-il été rappelé, suppose une inventivité constante. L’éducation artistique joue ici un rôle décisif : elle ne vise pas seulement l’acquisition de compétences techniques, mais l’apprentissage d’une relation au monde fondée sur l’écoute des autres et de soi-même, sur l’attention et la créativité.

L’engagement de musiciens, d’artistes et de créateurs d’une exigence extrême auprès de publics divers témoigne d’une forme de solidarité active. Cette transmission ne repose pas sur un modèle descendant, mais sur une mise en commun des sensibilités, où chacun – transmetteur comme récepteur – se trouve transformé. 

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La table ronde de l’après-midi visait à aborder la thématique de ce séminaire inaugural dans une perspective concrète en mettant en avant le savoir expérientiel de différentes intervenantes du Centre Hospitalier George Sand. Cette table ronde a notamment été l’occasion de présenter deux ateliers d’art-thérapie menés sur le CH, qui illustrent les discussions de la matinée sur les potentialités de l’art. Le premier est un atelier de danse mené avec différents partenaires dont les CADA auprès d’un public de personnes exilées majoritairement féminin. Le second est un atelier d’art plastique mené au CPMEA de Saint Armand auprès de jeunes adolescentes qui souffrent de différents troubles psychiques. Dans ces ateliers, l’art n’est ni outil projectif ni support d’interprétation clinique, mais rencontre entre deux sensibilités : celle du patient et celle de l’artiste. L’important est bien le processus, le « se faisant » : le moment où quelque chose advient entre des sujets. Ces ateliers créent un espace de liberté auquel peu sont habitués. Ils visent également à faire émerger une réalité de groupe, en créant un espace sécurisant pour les patientes qui vient contrebalancer les violences vécues et subies et leur offre la possibilité de s’ouvrir. Enfin, ils participent d’un processus de remobilisation de soi à travers la mise en action et la reconstruction d’une image positive de soi.

La créativité des soignants, comme celle des artistes, se déploie souvent en marge des normes strictes. Elle repose sur le travail collectif, l’ouverture à des profils divers, et la reconnaissance des imaginaires singuliers. Chacun est porteur d’un imaginaire qui ne demande qu’à être mis en relation avec celui des autres pour contribuer à la construction du monde à venir. Les ateliers proposés par le Centre Hospitalier George Sand constituent donc une forme de « pas de côté » en expérimentant de nouveaux modes de prise en charge, loin de l’idée qu’il y aurait une technique ou une méthode unique pour soigner les patients et viser l’objectif ultime qui devrait être celui de la psychiatrie, à savoir permettre aux personnes de mettre du sens sur leur trajectoire de vie et ainsi faire diminuer la souffrance des patients et de leur entourage. En effet, l’enjeu thérapeutique, et même éthique, n’est pas de conformer les individus à une norme unique du « bien vivre », mais de réduire la souffrance et de reconnaître la richesse et la pluralité des trajectoires.

À l’issue de cette journée inaugurale, il apparaît que la création d’une Chaire de philosophie à l’hôpital ne saurait être envisagée comme un événement isolé ou symbolique, mais bien comme l’amorce d’un mouvement institutionnel profond, encore en devenir. Ce qui se joue ici excède largement l’introduction d’un nouveau dispositif ou d’un espace réflexif supplémentaire : c’est une certaine manière d’habiter l’institution qui est mise à l’épreuve, une manière de concevoir le soin non plus seulement comme une réponse technique à des symptômes identifiables, mais comme une pratique située, traversée par des enjeux éthiques, politiques (dans le sens de la vie dans la cité), et existentiels.

Dans cette perspective, l’institution hospitalière pourrait être appelée à se penser elle-même comme un lieu de création, au sens fort du terme : un espace capable de produire des formes inédites de relation, d’inventer des modalités d’accueil qui reconnaissent la singularité des trajectoires, et de soutenir des pratiques qui ne se laissent pas entièrement réduire à la dimension quantitative. 

- Texte rédigé à partir des contributions de : Benoist Fauville, Marine Lerouge et Allain Vernet. 

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