Depuis le printemps 2021, la Chaire de Philosophie à l’Hôpital et les équipes de l’hôpital de Panzi à Bukavu (République Démocratique du Congo) travaillent à l’élaboration d’un projet commun relatif au rôle des arts et humanités dans l’accompagnement des femmes survivantes de violences de genre et sexuelles. Cet hôpital, fondé et dirigé par Dr Denis Mukwege, chirurgien gynécologue et prix Nobel de la paix en 2018, abrite un modèle de soin holistique et inédit, qui commence à essaimer au-delà des frontières de la RDC. L’ouverture d’une antenne de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital, fin mars 2022, viendra participer à l’évaluation et l’enrichissement des dispositifs de soin et de répit, au bénéfice des patientes comme des soignants. Le projet bénéficie de soutien de l’Agence Française de Développement.

Contexte du projet

Alors que la RDC a été tristement baptisée « capitale mondiale du viol » en 2010 par Margot Wallstrom, Envoyée spéciale de l’ONU pour les violences faites aux femmes et aux enfants dans les conflits, la réalité du viol dans l’Est du Congo reste d’actualité : près d’une centaine de milliers de femmes violées depuis 1996 (Moufflet 2008). Les organisations humanitaires et onusiennes s’accordent à catégoriser ces violences sexuelles comme arme de guerre et observent une augmentation importante des viols, utilisées de façon systématique et généralisée sur les populations civiles lors des combats.

« Rien à voir avec des agissements individuels, ou un fait culturel congolais. Les viols sont planifiés, organisés, mis en scène. Ils correspondent à une stratégie visant à traumatiser les familles et détruire les communautés, provoquer l’exode des populations vers les villes et permettre à d’autres de s’approprier les ressources naturelles du pays. C’est une arme de guerre. Formidablement efficace » (Cojean 2013), explique le Dr Mukwege, et ce d’autant plus que la structure familiale, dont les femmes constituent la clé de voûte, représente une organisation sociale essentielle du tissu social congolais.

Le début de la seconde guerre du Congo (1998-2002) encore appelée Grande Guerre ou Première Guerre Mondiale Africaine (du fait de la participation de neuf pays Africains et une trentaine de milices locales), engendrant la mort de trois à cinq millions de personnes a fait passer ces violences sexuelles d’initialement inapparentes à une visibilité croissante sur la scène internationale. Le viol comme arme de guerre a donc progressivement constitué un crime nommé et reconnu en RDC. Ce géant de l’Afrique des Grands Lacs, en dépit de ses richesses naturelles multiples, figure parmi les contrées les plus pauvres et les plus instables du monde. Ses divisions ethniques, l’abondance de son sous-sol en minerais rares ou précieux ainsi que l’avidité de ses nombreux voisins sont à l’origine de divers conflits depuis son indépendance, en 1960.

En mai 2011, le Centre pour la Recherche sur les Services et Résultats de Santé Publique de l’Université d’Etat de New York a estimé le nombre de femmes violées en RDC à 1152 chaque jour, soit 48 chaque heure. Ce nombre reste extrêmement difficile à évaluer et le plus souvent sous-estimé, notamment du fait du nombre important de victimes qui ne signalent pas leur agression sous l’effet de la honte ou de la crainte d’être stigmatisées. Les victimes sont en grande proportion des enfants, voire des nourrissons.

A l’hôpital de Panzi, un modèle de soin holistique

A l’hôpital de Panzi, depuis 1999, plus de 55 000 femmes violées ont été soignées. Le docteur Mukwege a développé un système de soin holistique, partant du constat qu’une bonne prise en charge des survivantes de viol ne saurait se limiter à une opération chirurgicale. Des soins médicaux leur sont dispensés dans les plus brefs délais et un traitement médicamenteux leur est administré dans les 72 heures suivant l’agression afin de limiter les risques d’infection par le VIH. Les graves lésions dues notamment aux actes de torture perpétrés après le viol, tels que l’introduction d’objets coupants ou de substances brûlantes dans le vagin, nécessitent en revanche une chirurgie de reconstruction lourde. Dans certains cas, une fistule, perforation de la membrane qui sépare le vagin de l’appareil urinaire ou digestif, provoque l’incontinence de la patiente, que l’expertise chirurgicale permet de guérir.

La réparation physique s’avère toutefois insuffisante : la blessure psychologique nécessite une prise en charge et un accompagnement sur le temps long. Le traumatisme a un impact important sur la santé mentale des patientes et est susceptible de les pousser à des comportements addictifs ou suicidaires. La prise en charge par des psychologues s’avère ainsi souvent nécessaire.

En outre, l’accompagnement que l’hôpital de Panzi propose aux femmes survivantes d’agressions sexuelles comporte aussi un programme d’aide à la réinsertion socio-économique. Elles sont en effet très souvent rejetées par leur famille et stigmatisées par leur communauté pour des raisons diverses : la honte, le déshonneur, la peur de la contamination par le VIH, la superstition poussant à croire qu’une femme violée attire le malheur sur son village. Isolées, sans aucun moyen de subsistance et devant parfois élever seules leurs enfants, ces femmes ont besoin de l’aide à la réinsertion (apprentissage de certains métiers, fourniture de kits de réinsertion) que leur fournit l’hôpital.

Enfin, une clinique juridique a récemment été mise en place pour assurer un accompagnement des femmes sur le plan judiciaire et les aider à obtenir la condamnation de leur bourreau, un pas de plus vers leur reconstruction personnelle.

Une antenne de la Chaire à Panzi

Crédit : photo reportage réalisé entre le 29 et le 31 mars 2022 par Jonathan Masasi, Institut français de Bukavu

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’initier, au sein de l’hôpital de Panzi, une antenne de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital s’intéressant au rôle des arts et des humanités dans la reconstruction des femmes survivantes de violences de genre et sexuelles. L’hôpital de Panzi et les différentes structures qui gravitent autour de lui – Cite d’Orcas, Cité de la Joie, etc. – s’appuient déjà de manière thérapeutique sur les arts dans la résilience de la santé mentale et physique, l’amenuisement du stress post-traumatique et la reconquête de soi au-delà des blessures produites par la barbarie. A l’heure où l’Hôpital et la Fondation Panzi se trouvent à un tournant, entre volonté de consolidation du dispositif en interne et essaimage du modèle au-delà des frontières (diverses sollicitations en RDC, mais aussi en République Centrafricaine, en Iraq, aux Etats-Unis, etc.), et où le dernier rapport de l’OMS (Helsinki, 2019) appelle à l’évaluation des arts (evidence-based humanities and arts in health), cette antenne de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital aura pour vocation de développer des outils au service d’une autre pédagogie de la guérison, d’une clinique du rétablissement et de la résilience, et plus généralement d’une approche holistique de la santé.

Le projet bénéficie du soutien de l’Agence Française de Développement. Cette antenne a été inaugurée fin mars en présence de Remi Rioux, directeur général de l’AFD, et de Cynthia Fleury.

Le projet s’articule autour de 3 piliers :

    • Art-thérapie et stress post-traumatique : quels usages, pour quels effets ?

L’art-thérapie est reconnue de façon croissante comme une modalité de soin psychique et holistique à même de répondre aux difficultés rencontrées en thérapie cognitive – difficulté à verbaliser l’expérience émotionnelle, évitement, etc. –, tout en se révélant un medium de nature à renforcer l’alliance thérapeutique et les conditions de la thérapie (cadre sécurisant, accès à différents aspects de soi, etc.). De ce fait, l’art-thérapie s’avère également particulièrement précieuse dans la prise en charge et l’accompagnement du stress post- traumatique, la dimension paisible des activités autant que le recours aux symboles et métaphores favorisant un accès indirect à la vie émotive de la personne. Une fois le trauma exprimé, l’art constitue par ailleurs un vecteur propice à la reconstruction narrative de la personne, respectueux du temps psychique du sujet et favorisant la reconstruction du rapport à autrui et au monde.

Dans le cadre de ce projet, il s’agira de co-construire avec les femmes accompagnées et avec les équipes soignantes de Panzi un protocole programmatique de l’utilisation de l’art-thérapie dans la prise en charge et l’accompagnement du stress post-traumatique lié aux violences de genre et sexuelles. Le protocole sera ensuite évalué à l’appui d’un dispositif mixte d’evidence-based humanities (observations ethnographiques et grilles d’indicateurs en sante publique).

    • Expertise patient : quelles spécificités socio-culturelles et quel programme complémentaire d’enseignements pour monter en expertise les patientes et développer un plaidoyer autour de la lutte contre les violences de genre et sexuelles ?

Crédit : photo reportage réalisé entre le 29 et le 31 mars 2022 par Jonathan Masasi, Institut français de Bukavu

La montée en compétences et en plaidoyer des femmes survivantes de violences de genre et sexuelles est au cœur des missions de l’Hôpital et de la Fondation Panzi. Les enseignements associés aux thérapies comprennent ainsi des cours de communication sociale (locution, traitement et réception de l’information, public speaking, etc.) et de leadership(éducation civique, cours autour des droits des femmes et du fonctionnement du système judiciaire, etc.). Les structures travaillent par ailleurs étroitement avec la société civile, notamment le Mouvement des Survivantes de Viols et Violences Sexuelles en RDC, qui participe à la construction d’un plaidoyer en la matière au niveau national comme international, tandis que le Dr Mukwege associe également fréquemment des anciennes patientes à ses déplacements à des fins de témoignage et de plaidoyer.

Pour compléter cette offre d’enseignements et ce début de structuration de la société civile, et dans l’optique d’impliquer plus étroitement les patientes comme les soignants à ces dynamiques, les équipes de Panzi ont souhaité étoffer le programme d’un cursus d’expertise patient autour des violences de genre et sexuelles. Il s’agit d’aider les femmes à sortir du seul statut testimonial ou de « victime », pour qu’elles soient résolument associées à la sensibilisation et formation des professionnels de santé, ainsi qu’à la consolidation d’un plaidoyer à destination de la société congolaise comme de la communauté internationale.

    • Médecine narrative : comment soigner ceux qui soignent à travers l’art ?

Le travail clinique et d’accompagnement développé par les soignants à Panzi est loin d’être anodin. Comme le souligne une médecin, « les protocoles de soins sont quasiment des protocoles d’amours, les équipes sur place sont souvent aimantes avant d’être soignantes ». Cette posture des professionnels présente des résonances psychiques majeures, et se double fréquemment d’un engagement parfois extraprofessionnel lui aussi particulièrement impactant et source de dilemmes éthiques conséquents. De fait, nombreux sont les risques psychosociaux et pathologiques auxquels sont exposés les quelques 400 professionnels – médecins, infirmiers, assistantes sociales, anesthésistes, psychologues, etc. – travaillant à l’hôpital, en contact direct avec les patientes, d’autant qu’aucun dispositif d’accompagnement n’a pour l’heure été développé à leur égard.

La vulnérabilité des équipes soignantes et leur souffrance éthique constituent des problématiques qui résonnent aussi dans le contexte occidental, de surcroît à l’heure d’une crise sanitaire qui les a particulièrement mis en exergue, et sur lesquelles la Chaire de Philosophie à l’Hôpital s’est déjà penchée. La conscience souvent niée de notre vulnérabilité commune autant que les dysfonctionnements socio-organisationnels de l’organisation contemporaine des soins sont en effet vecteurs d’une souffrance existentielle et de risques accrus de burn-out. Dans ce contexte, et afin d’élaborer ces reconfigurations identitaires, de redonner tout son sens au soin et de restaurer une forme de cohésion du collectif, des dispositifs de médecine narrative et de narration de soi peuvent s’avérer vertueux. Au vu des besoins exprimés par les soignants et la direction de Panzi, il nous est apparu intéressant de développer avec eux un dispositif similaire, aisément appropriable par les soignants.

Crédit : photo reportage réalisé entre le 29 et le 31 mars 2022 par Jonathan Masasi, Institut français de Bukavu.