Le Laboratoire des Délaissés est un programme de recherche en actes, porté par la Chaire de Philosophie à l’Hôpital et la démarche de La Preuve par 7, dont l’enjeu est de questionner la notion de soin et d’attention en urbanisme, architecture et paysage. Inspiré par l’éthique du care, il pose comme hypothèse que les innombrables délaissés – humains, paysagers, construits ou non – dans et avec lesquels nous vivons ont des enseignements à nous offrir et des défis à nous tendre, si nous prenons le temps de les comprendre. Nous prendrons donc ce temps d’écoute et de dialogue, pour repenser ensemble ce que pourraient être les manières de ménager nos territoires, et les formes de vie qui les habitent. Nous tenterons de démontrer qu’occuper ces espaces-temps et ces espaces construits permet de réinventer le commun.

La Preuve par 7

Projet manifeste initié par l’architecte et urbaniste Patrick Bouchain, La Preuve par 7 est une démarche soutenue depuis 2018 par les ministères de la Transition écologique et de la Culture, et avec la participation de la Fondation de France. Elle vise à inscrire dans le réel ce que la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine considère jusqu’à présent comme une simple « possibilité » : expérimenter de nouvelles façons de construire afin de faire évoluer les usages ; mettre le chantier à l’épreuve d’une écologie effective, sans concessions ; retrouver le sens politique de l’acte de construire dans la constitution d’un commun, matériel (le bâti) et immatériel (l’expérience et les savoirs partagés).

La Preuve par 7 intervient à 7 échelles de projet à travers la France, qui couvrent tous les contextes territoriaux : le bâtiment public désaffecté, le village, le bourg, la ville, la commune de banlieue, la métropole régionale, et le département d’outre-mer. Ces échelles couvrent une dizaine de sites d’expérimentation et de thématiques, qui montrent en quoi l’acte de construire est un prétexte pour aborder des questions de société : la santé, la jeunesse, le travail, la culture, l’éducation, ou encore la démocratie. La Preuve par 7 accompagne ces projets, qui s’appuient sur des triptyques d’acteurs locaux volontaires : des décideurs politiques, des opérateurs, et des “forces vives” publiques ou privées, usagers et riverains.

Si la loi est générale, les territoires, la géographie, les acteurs, leurs enjeux ne sont pas identiques. Il s’agit, à travers ces 7 échelles, de travailler sur l’interprétation du droit, et sur ce qu’il y a de commun dans cette diversité. Il s’agit aussi de s’emparer de questions transversales, concernant non seulement la construction mais la vie commune. Parce que les projets qu’accompagne la Preuve par 7 cherchent des réponses à ces questions, elle peut en retour généraliser les réflexions, transmettre les conclusions, tester les solutions à d’autres échelles, dans d’autres lieux. Cette concentration d’expériences a vocation à faire jurisprudence, l’objectif étant de rendre courantes et reconductibles des démarches et des méthodes jugées jusqu’à présent conjoncturelles et atypiques. La documentation de l’expérience et les échanges autour des projets sont un précieux outil au service de cette diffusion, qui prend appui sur le Centre de Ressources en ligne de la Preuve par 7, qui sera lancé à l’automne 2022. La Preuve par 7 cherche à faire école plutôt qu’à faire modèle.

Le Laboratoire des Délaissés

Pour ce programme de recherche, nous souhaiterions poser collectivement la question : qu’est-ce que prendre soin en urbanisme, architecture et paysage ? En quoi cela peut-il réinterroger profondément les manières de faire instituées ? Nous avons l’intuition que la philosophie du care et le sens de nos démarches et pratiques se rejoignent à certaines intersections, mais nous souhaiterions engager plus en profondeur cette réflexion, pour ouvrir les possibles et affiner les ancrages et enrichissements mutuels de nos disciplines. Pour poser nos hypothèses, nous proposons un texte d’intentions, qui pourrait servir de “plan-guide”, de trame de fond à nos interrogations durant ce laboratoire :

Prendre soin, c’est prendre sa part, c’est peut-être s’engager.

Prendre soin, c’est comprendre que l’architecture est un tout, et ne peut plus se contenter de répondre aux différentes normes et réglementations uniformisées qui la composent.

Prendre soin, c’est reterritorialiser la commande, pour lui permettre de répondre au plus juste et plus proche des besoins, à partir du déjà-là.

Prendre soin, c’est déjà faire l’état des lieux, redonner une valeur au déjà-là, comprendre, regarder et interpréter les différentes valeurs d’usage à partir de ce qui existe.

Prendre soin, c’est favoriser un urbanisme vivrier, capable d’innerver et de servir un territoire dans toutes ces composantes matérielles et immatérielles.

Prendre soin, c’est se rassembler à l’endroit même où le sujet se pose, et écouter plusieurs voix issues des différentes formes de savoirs qu’ils soient savants ou pratiques.

Prendre soin, c’est comprendre que l’enseignement doit sortir des murs et se confronter à la réalité du quotidien, dans la diversité des territoires afin de mieux appréhender l’avenir.

Prendre soin, c’est faire l’école du dehors, l’école de la pratique, l’école de l’expérience pour analyser, comprendre et mieux réparer ou mieux inventer.

Prendre soin, c’est permettre que nos espaces, nos villes, nos territoires, nos architectures puissent accueillir l’autre dans une programmation ouverte sans jugement.

Prendre soin, c’est faire l’état des lieux et des hommes, réparer ce qui existe pour peut-être se réparer soi-même.

C’est faire en sorte que chaque chantier devienne un lieu ouvert, le lieu du faire et de la rencontre, le lieu d’échange de savoir, de formation, d’application et d’insertion non seulement professionnelle mais aussi culturelle.

Prendre soin, c’est s’occuper de restaurer la confiance pour éviter les défiances envers toutes choses, tous êtres et tout système. La confiance ne se décrète pas, elle se construit dans le temps long.

Prendre soin, c’est par cette confiance retrouvée, restaurer la légitimité de nos institutions mais aussi l’ouvrir pour que d’autres corps de gouvernances puissent voir le jour.

C’est donc inventer de nouveaux modèles de gouvernances, plus coopératifs, contributifs en remettant la responsabilisation sociale au cœur du fonctionnement de nos institutions, en redonnant les clefs aux citoyen-nes.

Prendre soin c’est remettre la commande publique au cœur du processus d’activation de nos démocraties locales.

C’est donner cette commande à d’autres, participer à l’émancipation sociale, économique, culturelle et politique en expérimentant.

C’est expérimenter de nouvelles manières de faire nos territoires collectivement, restaurer la confiance entre acteurs et instaurer un nouveau contrat social pour que chacun-e puisse prendre sa part à la vie de la cité.

Prendre soin, c’est peut-être retrouver le goût du risque face aux expertises et compétences figées dans les normes, en travaillant en silo.

Prendre soin, c’est laisser advenir l’imprévu, l’accueillir et lui faire une place. C’est considérer l’hospitalité comme un besoin vital à l’évolution de nos sociétés.

Prendre soin, c’est prendre le temps de la confiance pour essayer et faire preuve, avant de préjuger et de figer les choses.

Manifeste rédigé par Sophie Ricard, co-directrice de La Preuve par 7.

Un programme de cours commun

Un mercredi par mois, de 18h à 20h à Sainte-Anne.

L’enjeu, à chaque cours, sera de produire une réflexion collective avec plusieurs acteur-ices, autour de l’expérience d’un cas concret – un sujet de terrain, une situation concrète. Les terrains de recherches associés pour ces cours seront soit des cas ayant déjà fait leur preuve, soit des sujets en cours d’élaboration. Nous explorerons la notion de soin à partir des délaissés, en étudiant des manières de faire expérimentales ancrées dans les méthodes déployées par La Preuve par 7, telle une recherche-action sur le terrain, une recherche en actes.

« Délaissé : 1. Être laissé à l’abandon, sans soin : Terres délaissées. 2. Être laissé sans affection, être seul, abandonné ou négligé, en parlant de quelqu’un. »

Pour structurer nos réflexions, nous prenons comme appui méthodologique le postulat selon lequel les innombrables délaissés de nos sociétés contemporaines ont des choses à nous apprendre. Nous pensons ici aux délaissés architecturaux, spatiaux, urbanistiques, botaniques ou paysagers dénommés « friches », qui sous-tendent de fait l’urbanisation. En parcourant nos territoires, il est évident que nos métropoles ne peuvent exister que par rapport à leurs négatifs : les espaces tiers, la périphérie, les marges, les forêts, les champs, le péri-urbain, les campagnes, les zones industrielles et artisanales. Mais nous pensons aussi aux délaissés humains (délaissés en revenus et en droits), et aux temps délaissés (les temps de la vie dont s’occupent certains dispositifs sociaux, d’insertion, économiques ou culturels). Nous prenons donc le parti d’observer cet « inverse du soin », ces différentes marges dans lesquelles le soin n’est plus, ou ne fonctionne pas, pour d’une part essayer de comprendre les dysfonctionnements qui les ont générées, et d’autre part observer leur inventivité en puissance – ou leur résilience sous contrainte. Nous souhaitons nous saisir de ces temps de la vie oubliés des instances et des dispositifs de politique publique, pour repenser notre façon de faire société.

« Ce sont justement les valeurs d’usage non-marchandes qui constituent le pivot de toute culture viable à long terme. » [1] Si bien évidemment l’abandon de ces temps, lieux et humains par la puissance publique est à déplorer, nous nous baserons sur ce que ces économies et ces cultures modernes de subsistance peuvent apporter à nos démocraties. En bousculant les cadres et les normes établies, les pratiques que nous observons nous aident à travailler et à transformer le socle commun – économique, politique, social, culturel, que nous devons faire évoluer. Par exemple, comment travailler sur d’autres formes de valeurs que la valeur économique de marché, à partir d’espaces et de temps de la vie délaissés ? Comment démontrer que certaines manières de vivre génèrent une forme de liberté et d’émancipation au regard de nos espaces contraints par la norme et la réglementation, par des programmes et des procédures de spécialisation figés ? Comment ces espaces peuvent-ils même devenir des lieux de reconstruction et de prévention, en laissant place à l’émancipation sociale et culturelle ?

Pour toute question, n’hésitez pas à nous écrire ou à contacter La Preuve par 7 (contact@lapreuvepar7.fr).

[1] Ivan Illich, « Le chômage créateur » dans Œuvres complètes Volume II, s.l., Fayard, 2005, p. 35.