Séminaire coordonné par Eva Liévain, enseignante de philosophie au lycée et Antoine Payen de la Garanderie, philosophe et enseignant de lettres au lycée.

En partenariat avec le rectorat de Paris et le Lab’ Sorbonne Université.

Cette première année du séminaire est parrainée par Dr. Michel Lejoyeux. 

Ce séminaire se propose de mobiliser les ressources historiques et conceptuelles de la philosophie pour interroger à nouveaux frais la notion de « santé mentale ». 

Pourquoi s’intéresser à la santé mentale du point de vue de la philosophie ? 

Un tel projet peut sembler à première vue assez saugrenu — pour ne pas dire décalé. Comme chacun sait, la « santé mentale » se présente aujourd’hui comme une notion médicale, psychiatrique. Un rapide coup d’œil sur l’histoire de cette notion (par Mathieu Bellahsen par exemple) indique que celle-ci émerge spécifiquement dans les années 1950, en vue de sortir les malades mentaux du cadre asilaire ; par extension, elle est devenue une référence de premier plan dans les courants de l’antipsychiatrie. Reste que l’usage de la notion s’est considérablement étendu à partir des années 1980, allant jusqu’à servir de « mot d’ordre » à de nombreux programmes politiques de santé publique, à l’échelle européenne, et même internationale. 
Mais le but de ce séminaire n’est pas tant d’en reconstruire la ou les généalogies que d’interroger la teneur proprement conceptuelle de la « santé mentale » pour, ce faisant, en mesurer toute la portée philosophique, y compris là même où le mot est absent.

Si les travaux de Canguilhem, de Foucault, et des psychiatres phénoménologues semblent bien soulever des questions spécifiquement cliniques, pathologiques et psychiques, il n’en va pas de même, à première vue, chez la plupart des philosophes (de Platon à Kant en passant par Epictète ou Cicéron). L’enjeu de ce séminaire vise à chercher en quoi les philosophes de la tradition, bien que précédant la révolution freudienne, peuvent fournir des outils susceptibles de venir nourrir la psychiatrie contemporaine, mais aussi de sonder les raisons pour lesquelles la « santé mentale » n’avait pas chez ces penseurs la forme que nous lui connaissons.

Ainsi, les intervenants sont invités à pratiquer un « anachronisme contrôlé » (N. Loraux), dans le but non pas de réduire les distances historiques, mais de faire de celles-ci autant d’atouts pour relire les philosophies du passé et offrir de nouveaux éclairages sur notre présent.

À cette fin, le séminaire s’organisera en trois étapes mobilisant des professeurs et spécialistes de la philosophie ancienne, moderne et contemporaine. 

Dans un premier moment, la recherche d’un équilibre de l’âme siègera au cœur de plusieurs interventions, ne serait-ce que parce qu’à son origine la santé de l’âme se révèle consubstantielle à l’exercice même de la philosophie (chez Platon, les stoïciens, comme pour Plotin). La force du sage tient à ce pouvoir de rendre son âme assez ferme pour éviter toute dérive, trouble ou folie franche. La philosophie s’avère bien médecine de l’âme mais, relevons-le, dans un sens avant tout préventif.

La deuxième étape initiée par Kant fait de la raison tout autre chose que ce qu’elle avait été à l’âge classique — cette faculté reine de par sa capacité à discerner sans faillir le vrai du faux. Or la révolution kantienne fait de l’exercice de la pensée une faculté susceptible de délirer. Dès lors, tout homme porte en lui la possibilité ou le risque de la folie, non parce que la raison lui ferait défaut, mais tout au contraire du fait de sa propre finitude. Le fou, le malade mental devient alors celui qu’il va falloir soigner. En conséquence, la question de la raison et de ses normes va traverser de nombreux débats : de Nietzsche à Canguilhem jusqu’à Foucault, ce dernier ne manquant pas de mettre en évidence les processus de médicalisation du social parallèles à l’institutionnalisation d’une psychiatrie scientifique et médicale. Ce faisant, la santé mentale devient normative du fait de ses enjeux sociaux, politiques et même « biopolitiques ».

Après l’interrogation sur les normes de la santé mentale, une troisième étape se tournera vers la phénoménologie et sa relation avec les psychiatres (Binswanger en premier lieu, mais aussi Boss ou Minkowski). La psychiatrie phénoménologique, cherchant à saisir dans tout type de folie un certain rapport au monde, n’efface pas pour autant les frontières entre le normal et le pathologique. Mais élucidant la nature des variations et des dérives immanentes au rapport au monde, la phénoménologie entend réintégrer, par cette attitude compréhensive, la folie dans l’humanité en la comprenant au sein du concept englobant d’existence.

S’adressant aussi bien aux soignants qu’aux patients, aux philosophes qu’aux non-philosophes, le séminaire invite ainsi à poursuivre le geste initié par Canguilhem, gageant que la « santé mentale » soit une « bonne matière étrangère » pour la réflexion philosophique, et qu’en retour le passage par les philosophes puisse l’enrichir de nouvelles réflexions critiques afin d’en mieux cerner les contours conceptuels et les limites.

La visée de ce séminaire sera aussi de nouer un dialogue fécond avec le personnel soignant et son expérience de terrain en espérant que les ressources de la philosophie puissent contribuer à l’autoréflexion des pratiques médicales et aider à ressaisir collectivement les enjeux que ces pratiques soulèvent, tant médicalement que socialement et politiquement.

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