Quelles sont les enjeux de l’augmentation des capacités humaines et organisationnelles au bloc opératoire via la technologie et la transformation des pratiques. Le virage numérique peut-il aider à transformer le rapport à l’erreur en chirurgie ? Ces enjeux sont au cœur de la chaire innovation « Bloc OPératoire Augmenté » (BOPA), issue d’un partenariat entre l’AP-HP, l’Institut Mines-Télécom (IMT) et l’Université Paris Saclay (UPS). La Chaire de Philosophie à l’Hôpital est partenaire depuis janvier 2021 de ce projet d’envergure, qui mobilise des expertises diverses, notamment issues des sciences humaines.

La chaire innovation « Bloc OPératoire Augmenté »

La Chaire innovation BOpA, installée à l’hôpital Paul-Brousse, au sein du GHU AP-HP Université Paris-Saclay, est dédiée à l’innovation au bloc opératoire, au sens large. Elle est portée par l’AP-HP, l’Institut Mines-Télécom et l’Université Paris-Saclay et soutenue par plusieurs industriels majeurs du secteur de la chirurgie, de l’anesthésie et de la santé numérique. Cette Chaire s’est construite sur les réflexions issues du WIC, le « Week End de l’Innovation Chirurgicale ». Cet événement était un lieu de réflexion sur « l’avenir de la chirurgie », réunissant chirurgiens, anesthésistes, infirmiers du bloc opératoire, mathématiciens, ingénieurs, sociologues et philosophes.

La Chaire Innovation BOpA prône une approche à la fois humaine et technologique des transformations du bloc opératoire. Sur l’aspect humain, la Chaire mène des recherches dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales, notamment sur la transformation du rapport à l’erreur au bloc opératoire, les interactions sociales entre les différents professionnels et la communication avec le patient. Sur l’aspect technologique, la Chaire permet de répondre, par les innovations qu’elle développe, aux problématiques chirurgicales et anesthésiques. Les innovations produites au sein de la chaire sont des solutions d’Intelligence Augmentés (IA) ayant vocation à accompagner les « gens du bloc » pour améliorer la sécurité des patients.

bopa-logo

Différentes solutions permettant d’augmenter les sens (la vision, la parole et le toucher) des acteurs du bloc – oculomètres et eye-trackers, agent conversationnel, jumeaux numériques, captation d’images, collecte et analyse de données au cours d’une opération pour ajuster la prise de décision, etc. – y sont testés au sein d’un « bloc opératoire factice », afin d’aboutir à un écosystème où, aux côtés des praticiens, l’ordinateur constitue le co-pilote, la tour de contrôle et la boîte noire au sein d’un bloc opératoire connecté. Fruits de partenariats multi-métiers et de collaborations pluridisciplinaires, ces dispositifs sont finalisés puis rapidement validés au bloc opératoire du Centre Hépato-Biliaire de l’hôpital Paul-Brousse, premier centre de transplantation hépatique en France. Les solutions expérimentées ont ensuite vocation à être diffusées au sein de l’AP-HP, dans l’ensemble des disciplines chirurgicales, adultes et pédiatriques.

Pour une socio-anthropologie du bloc opératoire : revue de littérature et étude exploratoire

Un état de l’art en sciences humaines et sociale sur la chirurgie et le bloc opératoire pour l’ensemble du cycle du bloc (phases pré-, per- et post-opératoires) et sur les enjeux socio-anthropologiques qui s’y rattachent a été conduit en 2021 par Clément Cormi et Nicolas El Haïk-Wagner, chargés d’étude pour la Chaire de Philosophie à l’Hôpital. Construction de l’ethos chirurgical et rapports sociaux et de sexe entre les parties prenantes du bloc, arrivée de l’endoscopie puis du robot chirurgical et reconfiguration des modalités opératoires, prégnance d’une culture de la sécurité et de l’infaillibilité au bloc, « crise de la chirurgie » et vacillement de la profession face aux mutations sociales et technologiques… Cette revue de littérature (sociologie, anthropologie, sciences du management) a permis de cerner les principaux enjeux explorés par les sciences humaines ces 50 dernières années.

Cette revue de littérature s’est doublée d’un terrain d’étude exploratoire au sein du Centre Hépatobiliaire de l’Hôpital Paul Brousse. Des séquences d’observations ethnographiques au bloc opératoire ainsi qu’une série de 30 entretiens avec l’ensemble des parties prenantes du bloc opératoire (chirurgiens, IBODE et IADE, anesthésistes, aides-soignantes, cadres de santé, etc.), ont été réalisés au printemps 2021. Cette recherche est venue souligner les ambivalences du rapport au changement organisationnel et de pratiques professionnelles au bloc opératoire et les limites des approches réduisant ces ambivalences à de simples « résistances », compte-tenu de la pluralité d’affects en jeu dans un environnement particulièrement sollicitant. Des premières hypothèses de recherche sont également esquissées concernant le progressif avènement d’un ethos chirurgical alternatif, marqué par une moindre centralité du travail, une plus grande horizontalité des rapports au bloc, une exposition plus prégnante de la vulnérabilité de l’opérateur et une intellectualisation plus significative du métier.

Replay de la séance de restitution de l’étude

Résumé de la revue de littérature

La chirurgie constitue une profession en pleine reconfiguration face aux mutations sociales, médicales et technologiques. Construit sur une forme d’hubris conquérant originel, l’ethos chirurgical se trouve bousculé par la féminisation croissante de la profession, le tournant gestionnaire de l’hôpital et les nouvelles techniques que sont la cœlioscopie et la chirurgie robot assistée. Des travaux en anthropologie et sociologie des professions viennent ainsi questionner cette progressive disparition de l’idéal-type du chirurgien barbier autant qu’un discours, prégnant dans les années 2000, autour d’une supposée « crise de la chirurgie ».

Le bloc opératoire est lui aussi, depuis les années 1950, l’objet de nombreuses investigations de la part des humanités, qui interrogent autant les dynamiques de ritualisation que la construction et négociation des identités professionnelles qui s’y jouent. L’accent mis sur la performance économique et l’optimisation des soins du new public management a là aussi bousculé ce huis clos longtemps régi par une certaine autonomie au sein de l’hôpital, tandis qu’une culture de sécurité s’y déploie de façon croissante depuis les années 1970, inspirée de méthodes déployées dans l’industrie aéronautique.

Un séminaire croisant les expertises de praticiens et chercheurs en SHS

Dans la continuité de ces travaux, un séminaire mensuel, à l’hôpital Sainte-Anne, explore ces transformations sociales, techniques et organisationnelles de la chirurgie et les enjeux socio-anthropologiques et éthiques qu’elles soulèvent : subjectivité du soin, interface homme-machine, redéfinition d’une culture de la sécurité, rôle du toucher face aux nouvelles technologies, etc. Ce séminaire croise les regards et expertises de praticiens hospitaliers (chirurgiens, psychiatres), de chercheurs (sociologues, anthropologues, philosophes, ergonomes) et d’ingénieurs (roboticiens).

Y sont notamment intervenus Marie-Christine Pouchelle, anthropologue, Pr Brice Gayet, professeur à la Faculté Paris Descartes, Pr Éric Vibert, professeur à la Faculté Paris-Saclay, Guillaume Morel, roboticien et directeur de l’ISIR, Pr Régine Bercot, sociologue, Pr Jacques Marescaux, président fondateur de l’IRCAD…

Les replays de l’ensemble des séances peuvent être retrouvés ici.

En ORL pédiatrique, comment penser une culture de sécurité partagée ?

Dans le cadre du M2 Sciences Chirurgicales de Paris Saclay, Dr Barbara Cadre, chirurgien ORL, réalise une analyse anthropologique du bloc opératoire en ORL pédiatrique pour cibler des leviers d’amélioration en matière de culture de sécurité. La Chaire de Philosophie à l’Hôpital abrite ce travail de recherche, qui porte sur l’analyse des facteurs humains et organisationnels lors des endoscopies laryngo-trachéales de l’enfant. Les observations se réalisent au sein du service d’ORL et de chirurgie cervico-faciale pédiatrique de l’Hôpital Universitaire Necker-Enfants Malades (Paris).

L’endoscopie laryngo-trachéale pédiatrique, réalisée au bloc opératoire sous anesthésie générale, est un examen à but diagnostique et thérapeutique. Cette intervention est fréquente à Necker, où 650 endoscopies sont réalisées par an. L’endoscopie permet un examen exhaustif des voies aériennes. Il s’agit d’une chirurgie complexe et à risque, qui nécessite une collaboration optimale entre équipes chirurgicales et anesthésiques. La question des compétences non-techniques, de la responsabilité et de la prise de leadership se posent alors de manière particulièrement saillante.

Acquisition vidéo mixte au bloc opératoire durant une endoscopie laryngo-trachéale sur matériel Surgimedia®. A gauche, vue endoscopique ; à droite, caméra sur un bras mobile capable de filmer l’ensemble de la salle et les interactions autour du patient pendant le geste.

Ce travail donnera lieu à des publications courant 2023 et est soutenu par une bourse de la Société Française d’ORL (SFORL). Il est encadré par Dr François Simon et Dr Briac Thierry, chirurgiens ORL.

Par ailleurs, des actions de sensibilisation et de formation aux Facteurs Humains sont en cours :

  • Modification de la checklist à réaliser avant toutes les endoscopies laryngo-trachéales ;
  • Création de séances de simulation dans un cockpit d’A320 chez AviaSim afin d’extraire le personnel médical de son milieu « naturel » et de niveler les compétences techniques pour se concentrer sur les compétences non-techniques. Le financement de ces sessions se fait grâce à la participation de la Chaire BOPA (Bloc OPératoire Augmentée) et de l’Institut Mines Télécom
  • Commande de calots nominatifs pour faciliter une meilleure identification des soignants et la communication au bloc opératoire avec l’aide du Groupe Facteurs Humains en Santé et le financement du DMU COLTE présidé par le Pr Françoise Denoyelle à l’Hôpital Necker-enfants malades.
Formation aux compétences non techniques dans le cockpit d’un simulateur d’A320 chez AviaSim

Pour en savoir plus

Contact

Pour toute question relative au projet, vous pouvez contacter Nicolas El Haïk-Wagner, doctorant en sociologie au CNAM et à la Chaire de Philosophie à l’Hôpital.