Antoine Fenoglio et Alexandre Pennaneac’h – Design et régulation démocratique

Antoine Fenoglio et Alexandre Pennaneac’h – Design et régulation démocratique

Alexandre Pennaneac’h, en posant un regard critique sur sa pratique professionnelle, cherche ici à comprendre comment le design de service peut interagir avec le monde de l’industrie. Dans son intervention, il aborde trois dimensions du design de service : soigner la ville (il a travaillé auprès de collectivités pendant une dizaine d’années sur des sujets qui portent à questionner la démocratie) ; soigner l’humain (en tant que le design place souvent l’utilisateur au centre de sa réflexion) ; soigner l’avenir (sous la forme d’une éditorialisation du travail : des structures thématisées sont alors capables d’organiser un récit autour de leur activité).

Soigner la ville

La rue de la République du Design est un projet mis en place lors de la biennale de Saint Etienne en 2017. Après un appel à projet, des dispositifs tels qu’un supermarché coopératif, une agence en communication, ou encore un laboratoire du care ont été sélectionnés. Pendant cinq semaines, l’exploitation des différents projets a engendré 26 000 entrées, répertoriées en mars. Cette expérimentation a donné lieu à quelques constats : les objectifs des habitants et des personnes à l’oeuvre dans le cadre de ce projet n’étaient pas nécessairement les mêmes. Ce décalage a nécessité un geste d’explicitation du projet aux habitants, une dimension relationnelle supplémentaire, imprévue au départ. Par ailleurs, il a fallu penser une manière de pérenniser ce projet aux allures d’installation. Pennaneac’h illustre la première partie de son propos par deux autres projets, que sont le projet “Unicité, Concertation Publique augmentée”, initié par le Grand Lyon, ainsi que le Projet “Vox” initié dans la ville de Grenoble, par la Cité du design et Les labos.

Soigner l’humain : design et progrès social

Pennaneac’h présente également le projet “Alimentation et culture hospitalière” mené au CHU de St Etienne par la Cité du design, autour de la communication sur l’alimentation à l’hôpital. Si l’hôpital de St Etienne dispose d’une cuisine centrale, mais aussi d’aliments bios ou d’un compost, les patients l’ignorent et infèrent négativement à ce sujet. Le plateau repas a été utilisé comme support par les designers pour relayer ces informations. L’enquête de terrain a également porté sur la façon dont la cadence du régime institutionnel est parfois inadapté au métabolisme des sujets : les designers ont donc croisé cette problématique avec la dimension sociale du repas, mettant à disposition un garde manger collectif dans le couloir. Enfin, ils ont abordé la question de la valorisation des fonctionnalités complémentaires à celles qui caractérisent les métiers du soin, qu’il s’agissait pour eux de rendre visibles. Dans cette seconde partie de son intervention, Pennaneac’h traite également du projet “Interpré-tables”, mise en place entre Challenge IA, Erasme, DSHE et le Grand Lyon.

Soigner l’avenir

Dans la dernière partie de son intervention, Pennaneac’h restitue l’expérience Larry’s Cosmic commune, réalisée par l’artiste Jerszy Seymour dans le cadre de la Biennale du design, en 2017. Cette expérience, ponctuée d’actes performatifs artistiques, a été un lieu d’expérimentation de formes démocratiques nouvelles. A la croisée des formes fictionnelles et radicales du design, l’expérience imposait des défis aux usagers en contrepartie d’une mise à disposition de l’espace, dans un esprit proche de celui du squat. Pennaneac’h remarque que cette expérience a été regardée de loin et avec amusement comme une  installation assez peu légitime – son inauguration politique a ainsi été faite le dernier jour de la biennale. Dans cette dernière partie de son intervention, Pennaneac’h illustre également son propos par les projets TramFret à Saint-Etienne et B.A.T, développé conjointement par Mirage, Erasme et Tubà.

En guise de conclusion, Pennaneac’h propose quelques recommandations, parmi lesquelles : pratiquer un militantisme en veillant à ne pas se nourrir d’illusions, créer des communs et du contenu libre, privilégier une réflexion concomitante à l’action – non seulement en amont et en aval de celle-ci, et assurer l’ancrage opérationnel avant la mise en oeuvre du projet tout en évitant les contraintes – notamment d’ordre institutionnel.

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Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio – Quel dessein pour la régulation démocratique?

Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio – Quel dessein pour la régulation démocratique?

Instrument de la régulation, le design est à la fois un outil au service de la régulation sociale mais également un vecteur de dénonciation et de critique de cette dernière.
Les grandes dates de la naissance du design sous l’angle de la régulation démocratique – (Florence, Quattrocento (XVe s.),Londres, 1851 (Exposition universelle),Royaume-Uni, fin  du  XIXe siècle) – donnent chacune la perspective d’un type de régulation spécifique.

La société contemporaine nous amène à solliciter une quatrième référence majeure. Cette référence c’est le panoptique des frères Bentham, avec une attention extrême portée aux usages et à la force du dessein visant à faire système et à se déployer. Le design s’est mis au service du capitalisme, du bio-pouvoir (Foucault) et de la société disciplinaire (contraintes sur les corps, design de lieux clos…) avec un design des usages qui aide à faire discipline. Mais le passage à une société de contrôle (Deleuze) impose aujourd’hui l’émergence de nouveaux modes de régulations. Comment le design peut-il nous aider à penser de nouveaux modes de régulation collective ?

En remplaçant la société disciplinaire par la société de contrôle nous passons « du mot d’ordre au mot de passe » (Deleuze, Derrida). Comment, dans cette grande nébuleuse, poser des points d’appuis capables de faire mouvoir le système ? Cette transformation sans égale implique le passage à une société réglée par les chiffres, où le contrôle est à court terme et en rotation, rapide, mais aussi continu et illimité.

« Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer mais de chercher de nouvelles armes” (Deleuze).
Pour participer à la régulation du système, le design fait face à plusieurs enjeux : réparer ce qui s’endommage (l’avant), transiter d’un système à l’autre (le maintenant) et créer de la régulation dans un nouveau système (l’après). Les risques aujourd’hui sont connus : sentiment d’impuissance individuelle et collective, épuisement dû à l’innovation intensive, à l’injonction du mouvement permanent, incapacité à intégrer, en plus, la problématique climatique… Le design perd ainsi de sa puissance de représentation en situation d’environnement complexe et il nous faut, d’un seul tenant changer de mode de représentation, de méthode et d’imaginaire.

Comment construire de nouveaux imaginaires ? En favorisant la fiction (créer de nouvelles fictions régulatrices), en intégrant les milieux naturels à la réflexion (non pas mimer la nature, mais suivre, s’adapter au milieu…), grâce à l’expérimentation directe (Proof of concept et Proof of Care©) qui fait émerger de nouveaux modes de régulation collective.

A travers de nombreux textes, projets et expérimentations cette introduction nous propose ainsi de mettre en lumière le rôle du design dans la régulation démocratique et d’explorer de nouvelles pistes de régulations centrées sur « le prendre soin » et la résilience.

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