Antipsychiatrie, II : autour de Laing et Cooper, et de Mary Barnes – 17 mai 2016

Antipsychiatrie, II : autour de Laing et Cooper, et de Mary Barnes – 17 mai 2016

Cours du 17 mai 2016 / Cynthia Fleury

Antipsychiatrie, II : autour de Laing et Cooper, et de Mary Barnes

Nous avons notamment vu, dans le cours précédent, comment, pour Goffman, le pouvoir de nommer et de catégoriser que toute institution possède pose particulièrement problème lorsqu’il s’agit de santé mentale. En effet, dans ce domaine encore plus que dans les autres, les termes utilisés pour décrire des faits ne sont jamais très loin de l’étiquetage et de l’enchâssement de la personne dans un diagnostic, de la réduction de sujet à objet. C’est cette idée qui est au cœur des thèses de Ronald Laing en ce que, pour lui, le statut de schizophrène masque la dimension collective de la folie comme réponse au contexte familial au sociétal, et verrouille ceux qui le portent.

Au niveau familial, Laing utilise la notion de nexus pour décrire le lieu où s’exerce une sorte de contrainte sur ce qui peut être pensé et dit dans la famille, pour décrire un lieu où l’on se conforme, se réifie en fonction de la perception du besoin de l’autre et où la sécurité de soi dépend du fait que l’autre a besoin de soi. Ainsi, pour Laing, le nexus familial est la source d’une insécurité ontologique lorsqu’il remet en question l’identité et l’autonomie de la personne. Au niveau de la société, Laing explique que le caractère arbitraire des jugements quant à la normalité et l’omniprésence des représentations que nous avons créent un contexte biaisé duquel on ne peut pas tirer des conclusions quant à la folie d’un individu – il fait une métaphore avec l’état de captivité des animaux dont on ne saurait tirer des conclusions sur le comportement ordinaire ou non d’une espèce.

La citation suivante aide à saisir le cœur de la critique de Laing. « Je n’ai jamais dit que des parents, des familles, ou la société causent la maladie mentale. Je n’ai jamais nié l’existence de structures mentales et de types de comportements terribles, épouvantables. Je ne me suis jamais qualifié moi-même d’antipsychiatre. Toutefois, je suis d’accord avec la thèse des antipsychiatres selon laquelle, en général, la psychiatrie tend à exclure et réprimer ces mêmes éléments que la société tend à exclure et réprimer ». La famille et la société ne causent pas la folie mais sont des facteurs trop écartés dans la psychiatrie si bien qu’elle s’exerce comme voie de sortie pour les inadaptés, mais en maintenant leurs valeurs, faisant de l’hôpital une continuité plutôt qu’un une rupture, un danger plutôt qu’un refuge.

Cette idée de rupture n’est pas que théorique mais aussi concrète en ce que Laing voulu rompre avec les traitements qu’il a vus lors de sa propre pratique psychiatrique classique. Il fut ainsi à l’origine de la création du centre de Kingsley Hall, à Londres, expérience pratique de ses thèses. Dans ce lieu était en vigueur un anti règlement : la hiérarchie entre patients et soignants était supprimée afin d’éviter les comportements stéréotypés qui y sont liés, chacun était libre de ses mouvements et disposait de son temps : qu’il s’agisse du choix de l’heure de lever, de coucher et des repas, de celui de participer aux réunions et même de rester dans l’établissement. On comprend ainsi mieux que la schizophrénie y était conçue comme un « voyage  que la communauté ainsi formée à Kingsley Hall avait pour tâche d’accompagner. La régression qu’il occasionnait était une sorte d’étape par laquelle passer avant de s’en extirper. Mary Barnes, infirmière, schizophrène, incarne tout à fait ce voyage et sa dimension extrême  à l’issue duquel  elle est devenue peintre. Ce cours est l’occasion d’apprendre ce qui a été écrit quant à ces « voyages ».

Pierre Dubilly
Etudiant en Magistère de relations internationales
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Références bibliographiques :

Laing, Ronald. Sagesse, Déraison et Folie. La fabrication d’un psychiatre (1927-1957). Seuil, 1986.
Barnes, Mary et Jospeh Berke. Un voyage à travers la folie. Seuil, 2002.
Laing, Ronald. La politique de la famille. Stock, 1979.
Boyers, Robert. Laing et l’antipsychiatrie. Payot, 1971.
Basaglia, Franco. L’institution en négation.
Laing, Ronald et David Cooper. Raison et Violence. Payot, 1972.
Laing, Ronald. Le moi divisé. Stock, 1970.