Pierre Zaoui – La haine philosophique de la compassion

Pierre Zaoui – La haine philosophique de la compassion

Pierre Zaoui – La haine philosophique de la compassion

Si nous souhaitons à travers ce séminaire valoriser la portée philosophique, éthique et politique de la compassion, c’est parce que toute un pan de la philosophie classique occidentale semble l’avoir rejeté du côté des passions tristes et mauvaises auxquelles il ne faudrait jamais céder. Pierre Zaoui a choisi de relever cinq arguments principaux ontologiques, morales, éthiques, politiques et épistémologiques permettant de comprendre pourquoi « cette souffrance subie devant le spectacle de la souffrance d’autrui » a-t-elle été si souvent dénigrée par la philosophie, avant de nous montrer sur quels points aveugles se fonde un tel droit à ne point compatir. Pour Platon, par exemple, un homme raisonnable ne saurait ressentir de la pitié ni en susciter. Compatir est un danger permanent pour l’homme d’état qui souhaiterait être juste. La pire faute en politique n’est ni l’indifférence ou l’insensibilité mais la faiblesse. De plus, la compassion brouille l’esprit de celui qui l’éprouve en obscurcissant les distinctions de la rationalité. Elle nous fait confondre l’apparence et l’essence, la douleur et sa représentation, ma souffrance et celle d’autrui. La pitié est un miroir que l’on tend à l’autre sur sa souffrance et l’on risque de l’y enfermer. Alors même que la souffrance pour Nietzsche peut être l’affirmation d’une singularité, la pitié la banalise et traduit un mépris envers les vivants qui défendent les valeurs de la vie. Finalement,en éprouvant de la pitié on ajoute de la tristesse à la tristesse, de la souffrance à la souffrance.  La pitié est une passion triste qui diminue notre puissance d’agir. Il y a toujours de l’hypocrisie dans la pitié : autant chez celui qui la suscite (car on ne souffre jamais autant qu’on le prétend ou le souhaiterais) que chez celui la ressent avec une sorte de jouissance secrète égoïste : de ne pas être à la place de celui qui souffre. Mais si la pitié renferme un tissu d’affects inavouables, n’est-ce pas trop lui accorder que d’en faire un tel danger ? La pitié n’est-elle pas aussi ce témoin de nos éphémères solidarités ? La pitié n’est-elle pas cette compréhension profonde immémoriale de la douleur humaine ? Ce premier geste fondamental d’une politique démocratique qui renoncerait à toute domination et commencerait dès la première rencontre avec autrui ? Si tu mérites mes soins c’est que tu ne vaux pas rien.

Tout acte de soin présuppose une part irréductible d’ignorance et d’idiotie : on ne sait jamais ce qui est soignable ou non, on ne sait jamais les effets que produiront nos soins. Et si les philosophes ont voulu imposer le silence à l’ignorance, tout soignant sait que face à ce que l’on ne peut pas dire, on peut encore le parler d’un sourire, d’un regard. La compassion se répand dans des gestes singuliers, précis et mesurés sans s’exhiber nécessairement.

Pierre Zaoui nous invite ainsi à nous tenir dans une position d’équilibriste entre subjectivité compatissante et objectivité apathique. Il s’agit alors pour le soignant voué à part égale à l’absence de compassion qu’exige son statut de technicien et à la compassion infinie qu’exige son statut d’être humain, de s’avouer impuissant et ignorant. Accepter l’équivocité irréductible du sentiment de pitié comme de l’exigence compassionnelle, c’est accepter de porter les deux à la fois, accepter d’être tout simplement humain ou citoyen.