Lors de cette séance du séminaire Décoloniser l’inconscient : les éthiques du refus, Frédéric Baitinger recevait Laurie Laufer, psychanalyste, chercheure et professeure des Universités.
Si les normes sont bien, comme le suggère Lauren Berlant dans son livre Cruel Optimisme, des scénarios imaginaires nous faisant miroiter des formes de bonheur prêt-à- porter à l’endroit même où ceux-ci nous enferment dans leur prison de verre, comment devons- nous penser les différents types d’attachements affectifs qui nous fixent à eux, et qui nous empêchent de pouvoir nous en séparer ? Voilà le type de questions que se posent, au sein des études queer, les penseurs relationnels qui, à la suite d’Eve Sedgwick, se sont lancés dans l’exploration critique des états affectifs qui nous empêchent de nous émanciper de ces scénarios imaginaires. Or, si Lacan répond à ces questions par sa théorie de la fin d’analyse comme traversée du fantasme d’abord, puis comme ”savoir y faire” avec ce que contient de potentiellement morbide un mode jouissance, de quelle manière les penseurs queers relationnels entendent-ils s’y prendre pour libérer leurs lecteurs des mauvais affects qui les emprisonnent ?
Pour nous aider à répondre à cette question, il s’agira alors de donner la parole à la psychanalyste Laurie Laufer pour qui, justement, dans son livre Vers une psychanalyse émancipée, il ne saurait être question de détacher la perspective éthique mise en oeuvre dans une cure analytique de l’ensemble des discours critiques (féminisme, études du genre, queer, décolonial et post-colonial) qui s’efforcent d’analyser et de déconstruire les dynamiques affectives grâce auxquelles se perpétue l’ordre hétéropatriarcal.
Bibliographie :
Berlant, Lauren. Cruel Optimism. Durham, Duke University Press, 2011.
Gregg, Melissa & Gregory J. Seigworth. The Affect Reader. Durham, Duke University Press, 2010.
Lacan, Jacques. “Proposition du ç octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école”, Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, pp.243-260.
Mille, Jacques-Alain.Comment finissent les analysent. Paradoxes de la passe. Paris, Navarin Editeur, 2022.
Sedgwick-Kosofsky, Eve. Touching Feeling. Affect, Pedagogy, Performativity. Durham, Duke University Press, 2003.
Deuxième partie :
Intervention de Laurie Laufer pour présenter son livre
Vers une psychanalyse émancipée. Renouer avec la subversion. Paris, Editions le découverte, 2022.
Bio : Laurie Laufer exerce la psychanalyse à Paris. Elle est professeure à l’université de Paris
Cité et directrice du Centre de recherche psychanalyse, médecine et société (CRPMS). Elle est notamment l’autrice de Murmures de l’art à la psychanalyse (Hermann, 2021) et a dirigé, avec Sandra Boehringer, Après Les Aveux de la chair. Généalogie du sujet, généalogie de la psychanalyse chez Michel Foucault (Epel, 2020).
Description de l’ouvrage : La psychanalyse a-t-elle encore des choses à dire ? À une époque où les études de genre, les analyses de Foucault et les mouvements LGBTQI+ ont inventé d’autres perspectives en matière de genre et de sexualité, comment peut-on encore parler de l’Œdipe, de l'” envie de pénis “, de la ” différence des sexes ” ? Près de cent cinquante ans après son invention par Freud, soixante-dix ans après sa relecture par Lacan, la psychanalyse peut-elle prendre en compte les évolutions sociales sans être dénaturée ? Certains psychanalystes s’érigent en experts de la ” vie psychique “, en détenteurs des normes sexuelles et sociales : ils considèrent l’homoparentalité, la PMA ou la transidentité comme des symptômes du règne de la toute- puissance de l’individu. Selon eux, Foucault, Butler, Bourcier, Preciado ne comprennent rien à leur discipline et, pire, la défigurent. Pourtant, Freud puis Lacan ont eu à cœur de laisser la psychanalyse ouverte à la “réinvention” : elle est un champ et une pratique traversés par les sciences, la culture et les mouvements de chaque époque. Si elle souhaite se réinventer et renouer avec ses origines subversives, la psychanalyse pourrait aujourd’hui dialoguer avec les théories féministes, les études queers et les mouvements trans, et se laisser instruire par d’autres expériences érotiques et politiques. C’est en redevenant une théorie critique et inventive, à l’affût des nouveaux savoirs et pratiques, que la psychanalyse peut renouer avec l’émancipation.
