Martin Dumont – La compassion chez Simone Weil, réalité surnaturelle

Martin Dumont – La compassion chez Simone Weil, réalité surnaturelle

Martin Dumont – La compassion chez Simone Weil, réalité surnaturelle.

La philosophie de Simone Weil donne une place importante à la vulnérabilité, mais qu’elle ne nomme pas en tant que telle. En croisant deux concepts que sont l’obligation et l’attention chez Weil (dans L’Enracinement et L’Attente de Dieu), nous arrivons à quelque chose comme la vulnérabilité.

Un indice qui conduit dans cette direction de la présence de quelque chose comme la vulnérabilité, ce sont tous les usages contemporains qui sont faits de la philosophie de Simone Weil dans la pensée du soin. Il est en effet possible de reconnaître une philosophie du soin chez Simone Weil qui donne une véritable place à la vulnérabilité, même si ce n’est pas un terme qu’elle utilise. (comme notamment dans le livre de Martin Dumont – L’Annonce au malade)

Pour Simone Weil, l’attention ne consiste pas à subir passivement les sensations, mais à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, se maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser.

Les malheureux n’ont pas besoin d’autre chose en ce monde que d’êtres capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile; c’est presque un miracle, c’est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l’ont pas. Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d’attention.

Le concept d’attention dans L’Attente de Dieu permet de reconnaître la place de la vulnérabilité dans sa pensée. En effet, toutes ses œuvres, et sa vie, peuvent se comprendre comme un effort pour prêter attention au malheur. Le malheur produit de l’invisibilité. Il faut alors toute l’attention possible pour arriver à le voir. C’est en particulier, ce qui rend la compassion difficile : le malheur rend les malheureux invisibles. Donc il faut faire un effort extrême d’attention pour le voir. Le concept d’attention est absolument premier chez elle et on est en droit de se demander s’il serait quelque chose comme un soin, un souci de l’autre semblable à celui mis en avant par les théories du care. Le terme d’attention est omniprésent, en particulier dans L’attente de Dieu.

Il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair ne répugne à la fatigue. Ce quelque chose est beaucoup plus proche du mal que la chair. C’est pourquoi, toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi.

On voit bien que toute sa pensée témoigne de l’effort de se mettre à la place de l’autre, d’éprouver sa souffrance, de répondre à la vulnérabilité, d’y prêter attention et d’agir. Sa philosophie est à la fois métaphysique, politique, morale et sociale. Et c’est là aussi une différence importante qui la distingue des éthiques françaises du 20ème siècle, cette prise en compte du malheur social, de la réalité de la souffrance sociale. Le remède au malheur comme déchéance sociale, c’est l’attention et la reconnaissance. Il suffit de prêter attention pour voir, pour reconnaître et en reconnaissant, rendre une dignité et une valeur.

Bibliographie:
L’Enracinement, Simone Veil
L’Annonce au malade, Martin Dumont