Cours 4 – Monographie sur Charlotte Perriand, une designer engagée ayant marqué le XXème siècle

Cours 4 – Monographie sur Charlotte Perriand, une designer engagée ayant marqué le XXème siècle

par Jacques Barsac, biographe et spécialiste de Charlotte Perriand, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

Charlotte Perriand se définissait comme une architecte qui fait de l’équipement. Ses créations étaient générées en fonction du contexte. Sa renommée reste encore aujourd’hui trop souvent subordonnée à celle de Le Corbusier, alors que la période de collaboration avec le célèbre architecte suisse ne représente qu’une fraction de la très longue et prolifique carrière de Charlotte Perriand. Elle s’est penchée dans son analyse sur l’étude du corps moderne et du mouvement, deux éléments essentiels dans l’architecture moderne et dans le design. Ce nouveau rapport au corps a permis de développer une architecture intérieure équipée (équipement de l’habitation).

La politique est le premier élément à avoir porté les créations de Charlotte Perriand. L’architecte a été proche des Communistes jusqu’à la signature du Pacte Germano – Soviétique du 23 août 1939. Après la Seconde Guerre Mondiale, elle est une femme engagée à gauche, mais son militantisme est moins manifeste. Son engagement se poursuit dans des programmes à dimension collective comme la construction de Cités Universitaires ou d’hôpitaux.

Son désir politique de construire des structures pour tous s’exprime dans son souhait que celles – ci soient fabriquées par les grandes industries, afin de diminuer les coûts de fabrication : « Il faut que les structures métalliques soient séparées des garnitures ».

La crise de 1929 provoque une rupture dans sa pensée, il en est fini du formalisme et de l’éloge de l’industrie. Désormais, la création sera faite en fonction des problèmes du moment. Il n’y a pas de formule, uniquement des circonstances. Perriand établit une analyse des contraintes globales avant de créer. C’est à partir du regard et de la position du corps, qu’elle va penser l’objet, répertoriant ainsi tous les éléments nécessaires à sa conception. Ses créations répondent à des besoins de fonctionnalité (développement de formes libres)

La technologie a également joué un rôle clé dans la pensée et les conceptions de Perriand. Son voyage au Japon et l’utilisation du bambou comme structure pour la réalisation de sa chaise longue témoignent du fait que ses créations prennent la même forme, et s’adaptent aux circonstances, à la production. Sa collaboration avec le designer d’ameublement Knoll et Pierre Jeanneret montre également que la gestion des contraintes économiques était au cœur des préoccupations de Charlotte Perriand. Elle collabore aussi avec Jean Prouvé et un industriel de l’aluminium pour la création d’un premier refuge en aluminium. Charlotte Perriand aime les nouveaux matériaux car il lui ouvre de nouvelles perspectives. Aujourd’hui, la création de mobiliers porte ses espoirs sur l’impression 3D. Cette révolution technologique, si elle trouve son économie, pourrait bien révolutionner les formes.

Les innovations qui semblent aujourd’hui évidentes ont souvent été le fruit de combats car le public n’en voyait pas forcément l’intérêt (maisons préfabriqués, cuisine ouverte…). Les créations actuelles sont le fruit d’éléments existants dont le but est de les améliorer. Sa découverte en 1935 d’un manège pour enfants en Croatie lui inspirera la conception d’un refuge de montagne à structure centrifuge pour résister au vent. Le manège et le refuge ont la même nature constructive. Selon Charlotte Perriand, il faut avoir « l’œil en éventail », c’est à dire porter attention aux choses même les plus insignifiantes. En 1935, elle publie un article qui prône les toitures végétalisées. Dans celui – ci, elle ne fait que reprendre le modèle des fermes norvégiennes du XVème siècle. La toiture végétalisée possède aussi un aspect fonctionnel (isolement en hiver, utile pour regarder le ciel aux Arcs 1800).

Elle se montre également contre le courant de l’Architecture Internationale développé lors de l’Exposition Universelle de 1932, qui prône selon elle une uniformisation du monde. Elle prône une meilleure prise en compte des savoirs-faire artisanaux, et notamment des traditions vernaculaires. Cet aspect de sa pensée permettra de traiter du rapport à la Nature de Charlotte Perriand. Il ne s’agit pas de copier la Nature comme le faisait l’Art Nouveau. Elle invite chacun à ramasser des formes dans la Nature, c’est le lieu où l’on trouve les plus belles sculptures. Elle part au travers de ses séries de photographie de face à la découverte du banal et lui donne une identité, une dignité. Elle prolonge ainsi la démarche de Duchamp : le créateur c’est celui qui regarde. L’art est dans tout et en chacun.

Amina Zouaydi-Bechet Master « Histoire et Civilisations » Université d’Artois – Arras.