Samuel Lepine – Y a-t-il des normes de la santé mentale ?

Samuel Lepine – Y a-t-il des normes de la santé mentale ?

Existe-t-il des normes de la santé mentale ? Et si oui, peut-on considérer que la psychopathie elle-même constitue un désordre mental ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de se doter d’un concept pertinent de « santé mentale », ou à tout le moins de « désordre mental ». Or, l’existence d’un tel concept fait débat. De nombreux philosophes ont ainsi défendu des approches plus ou moins nihilistes, sceptiques, ou relativistes à l’égard du concept de désordre mental. Dans la première partie de cette conférence, je passe en revue les différentes réticences qui ont ainsi été soulevées, tout en pointant les difficultés qu’elles impliquent, et j’essaie ensuite de dégager deux approches un peu plus plausibles du concept de désordre mental. Je propose ensuite de présenter une caractérisation de la psychopathie qui soit fidèle aux différentes données dont nous disposons actuellement en psychologie morale. Je soutiens que la psychopathie doit se comprendre avant tout comme une forme d’aveuglement émotionnel aux différentes valeurs susceptibles d’être pertinentes pour notre bien-être. A partir de là, j’essaie de défendre l’idée qu’il est raisonnable de comprendre la psychopathie comme un désordre affectant le rapport d’un sujet à son propre bien-être, contrairement aux caractérisations les plus courantes de la psychopathie, qui suggèrent que celle-ci serait essentiellement un trouble de type antisocial.

Samuel Lepine, Maître de conférences en philosophie morale et politique, Université Clermont Auvergne, PHIER.

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Cours 8 – Capitalisme cognitif et économie de l’attention: vers un design à sens unique?

Cours 8 – Capitalisme cognitif et économie de l’attention: vers un design à sens unique?

En partie fondée sur le modèle cybernétique, du « pilotage », l’émergence de l’informatique personnelle au début des années 1980 comprend les êtres humains comme des « utilisateurs » de scénarios modélisés en amont. Avec la privatisation du software, le capitalisme industriel trouve dans l’exploitation des capacités cognitives un nouveau relais de croissance. Là où Platon, Karl Marx ou Hannah Arendt pensaient le savoir comme une activité libre et émancipatrice, le capitalisme « cognitif » va au contraire lui assigner une valeur productive : penser et sentir vont être assimilables à un rendement.

Avec le développement des terminaux mobiles, des interfaces vocales, et demain des puces neuronales, les technologies numériques s’imbriquent de plus en plus intimement au corps – réduit à sa seule psyché. La programmation comportementale, raffinée par itérations toujours plus fines, creuse l’asymétrie entre les grandes firmes technologiques et les simples « utilisateurs » que nous sommes. Enseignée à Stanford, la « captologie » désigne l’exploitation sans relâche de l’attention, à savoir déjouer notre capacité à percevoir ce qui importe vraiment pour nous. En s’appuyant sur l’exploitation de nos biais cognitifs et de nos interactions sociales, le design UX (User eXperience) devient ainsi un puissant levier de développement de « l’économie de l’attention ». Le journaliste Eshan Shah Jahan parle par exemple de « UX Torture » afin de qualifier des interfaces volontairement conçues pour dégrader « l’expérience de l’utilisateur » et le forcer à payer.

Alors que nous manquons encore de recul pour comprendre ce que les média, flux et interactions numériques nous font, font avec nous, ou font contre nous, quels autres modes de conception et modèles économiques peut-on inventer ? Comment une compréhension plus fine des différentes théories psychologiques pourrait-elle permettre de déjouer une certaine approche neurocognitiviste assimilant le psychisme humain à une commutation de circuits ? Pourrait-on permettre au plus grand nombre de comprendre et d’accéder aux paramètres façonnant l’attention en contexte numérique ? Le design pourrait-il devenir, à rebours de l’exploitation de nos vulnérabilités psychiques, l’endroit d’une possible « écologie de l’attention » ?

Anthony Masure
Maître de conférences en design à l’université Toulouse – Jean Jaurès, laboratoire LLA-CRÉATIS
Responsable du Master 1 Design Transdisciplinaire, Cultures et Territoires (DTCT), UT2J
Auteur de l’essai Design et humanités numériques (éditions B42, 2017)
Cofondateur des revues de recherche Réel-Virtuel et Back Office

@anthonymasure
www.anthonymasure.com

Bibliographie

  • Yves CittonEstelle Doudet (dir.), Écologie de l’attention et archéologie des médias, actes du colloque de Cerisy 2016, Grenoble, UGA, 2019.
  • Yves CittonPour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2014.
  • Jonathan Crary24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil [2013], trad. de l’anglais (États-Unis) par Grégoire Chamayou, Paris, Zones, 2014.
  • Natasha Dow SchüllAddiction by Design. Machine Gambling in Las Vegas [2012], Princeton University, 2014.
  • Hubert Guillaud, « Répondre au design de nos vulnérabilités », InternetActu, mai 2016, [En ligne], http://www.internetactu.net/2016/06/16/du-design-de-nos-vulnerabilites
  • Hubert Guillaud, « Rétro-design de l’attention : c’est compliqué ! », InternetActu, janvier 2019, [En ligne], http://www.internetactu.net/2019/01/14/retro-design-de-lattention-cest-complique
  • Pierre-Damien HuygheÀ quoi tient le design, Saint-Vincent-de-Mercuze, De l’Incidence, 2014.
  • Ezio ManziniArtefacts. Vers une écologie de l’environnement artificiel[1990], trad. de l’italien par Adriana Pilia, Paris, Centre Georges Pompidou, CCI, coll. Les Essais, 1991.
  • Claudia Roda (dir.), Human Attention in Digital Environments, Cambridge, University Press, 2011.
  • Alexandre Saint-JevinLa machine psychanalytique. Théorie de la machine lacanienne, Dijon, Presses universitaires de Bourgogne, 2019.
  • Ethan Shah Jahan, « The Rise of the UX Torture. Moving Beyond UXDesigner », Medium.com, juillet 2014, [En ligne], https://medium.com/@eshan/the-rise-of-the-ux-torturer-7fba47ba6f22
  • Norbert WienerCybernétique et société. L’usage humain des êtres humains [1954], trad. de l’anglais par Pierre-Yves Mistoulon et revu par Ronan Le Roux, Paris, Point, 2014.
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Charlotte Morel – Sens et non sens en médecine

Charlotte Morel – Sens et non sens en médecine

L’idée de parler sur ce thème m’est venue à l’écoute d’une conférence donnée par le professeur Emmanuel Falque de l’université Catholique de Paris. Je vais m’appuyer sur l’idée d’un « corps épandu » qu’a forgée mon collègue,  au début du second temps de mon propos : qu’il s’agisse des soignants, des patients ou des accompagnants, comment interroger  l’expérience du corps de ceux et celles qui ne peuvent plus que « reposer » sur leur lit, corps mourants ou trop souffrants ? Est-ce qu’il ne s’agit pas là de quelque chose dont on ne rend en fait pascorrectement compte par le biais des concepts que l’histoire de la philosophie a forgés pour appréhender le corps ? Est-ce qu’il n’y a pas là comme une « zone intermédiaire » entre « corps objectif » et « corps subjectif » ? A ces questions d’E. Falque, exposées dans son récent ouvrage Ethique du corps épandu  (Paris, Cerf, 2018 ; suivi deUne chair épandue sur le divan, par Sabine Fos-Falque), je vais lier la question du sens et du non-sens : comment la mort et la souffrance, présentes dans le corps, nous renvoient-elles aux deux à la fois ?

Pour remettre ce questionnement en perspective je commencerai par resituer le positionnement de la philosophie par rapport à la médecine en rappelant quelques grandes lignes conceptuelles : on s’interrogeait jadis sur le lien de « l’âme et du corps » ; mais c’est, ensuite, avec la mise en avant de la notion de conscience que la question du sens est mise au centre de notre existence d’humains. Comment, dans sa pratique du corps, la médecine peut-elle rejoindre la philosophie pour se retrouver prise dans cette question ?

Pour cela je demanderai appui à un philosophe et à un psychiatre bien particuliers : à savoir, Nietzsche, et Lacan. L’un et l’autre nous amènent chacun à leur façon à penser que ce que nous appelons le sens, ce qui fait sens dans notre existence, n’a peut-être pas seulement et primitivement son ancrage dans la conscience : mais, avec aussi l’appui de l’inconscient et sa structure, directement dans le corps ?

Enfin, je voudrais essayer de partir de ce moment théorique pour formuler quelques suggestions s’agissant du rapport que ceux qui entourent les mourants et les souffrants peuvent tisser avec lui – particulièrement dans les moments où le corps proche de ses limites a éclipsé la conscience. S’il y a un sens « au-delà de de la conscience », quelque chose  en quoi la conscience voit bien plutôt du « non-sens , comment tout de même et simplement l’écouter ?

Charlotte Morel

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Florence Werquin: souffrance des étudiants en médecine

Florence Werquin: souffrance des étudiants en médecine

Florence WERQUIN

Histoire d’une souffrance ordinaire, Michalon, 2018.

Histoire d’une souffrance ordinaire est l’histoire d’un déni psychique, celui de la souffrance morale engendrée par les études de médecine dans ce qu’elles confrontent à des enjeux philosophiques (face à la mort et la maladie), sociologiques (dans le monde pyramidal et normalisant de l’hôpital) et psychologiques (face aux résonances en soi de la souffrance de l’autre). Une souffrance morale inhérente à l’apprentissage de la médecine, certes vécue différemment selon son histoire et sa construction psychiques, selon sa sensibilité.

Histoire d’une souffrance ordinaire est un récit pour dire que la voie de la narration est une des voies possibles de l’apaisement de cette souffrance ; l’autre grande voie étant la réelle place que l’on pourrait donner aux sciences humaines dans l’apprentissage de la médecine, afin de penser cette souffrance, la sienne et celle de l’autre.

Florence WERQUIN, psychiatre, Titulaire du Master de Philosophie, parcours “éthique médicale appliquée “de l’UPEM.

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Cours 6 – Design with care et politiques publiques

Cours 6 – Design with care et politiques publiques

par Stéphane Vincent, cofondateur et délégué général de la 27e Région, et Antoine Fenoglio, designer et co-fondateur des Sismo.

Stéphane Vincent est le cofondateur et délégué général de la 27e Région. Après une formation en sciences de gestion, Stéphane Vincent a d’abord travaillé au sein de grands médias et de sociétés de services, avant de rejoindre les collectivités locales et de se consacrer aux politiques d’innovation numérique et sociale. Associé au sein d’un cabinet de conseil auprès des pouvoirs publics, il a ensuite participé à la création de la 27e Région à partir de 2007.

La 27e Région
La 27e Région est une association créée en 2008 et dont l’objectif est d’expérimenter de nouvelles façons de concevoir et mettre en œuvre des politiques publiques. Ses travaux s’inspirent du courant pragmatique américain (« Le public et ses problèmes », John Dewey) ou encore des courants critiques du design (« design for the réal world », Viktor Papanek), mais aussi des pratiques d’éducation populaire et d’innovation sociale. Elle s’inspire également des travaux du chercheur français Philippe Warin, auteur du concept de « non-recours au droit ». Elle compte 32 collectivités membres, avec lesquels elle conduit des programmes de type « recherche-action », et travaille étroitement avec une communauté professionnelle composée d’une centaine de designers, urbanistes participatifs, innovateurs sociaux, journalistes, vidéastes, comédiens… La 27e Région est également cofondateur du réseau international States of Change, avec 25 structures similaires du monde entier.

Sur le déroulé de son intervention:

  • La 27e Région : Vision et sources d’inspiration
  • Pourquoi le design dans le secteur public ? Une petite histoire de la modernisation administrative
  • Vu du terrain : présentation de cas pratiques, contexte français et international
  • Retours d’expériences et controverses
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