Objeu et objoie in Le parti pris des choses et Le soleil placé en abîme chez Ponge: ou comment investir le jeu pour devenir soi

Objeu et objoie in Le parti pris des choses et Le soleil placé en abîme chez Ponge: ou comment investir le jeu pour devenir soi

Objeu et objoie : quelle clinique des objets ? Cynthia Fleury

 

L’objet et le mot, entre jeu et joie

Dans ce cours, Cynthia Fleury questionne la possibilité de penser une clinique des objets, notamment à partir de deux concepts poétiques que sont l’objeu et l’objoie. C’est dans Le soleil placé en abîme que Ponge définit l’objeu, comme résultat de la subjectivité face à l’objet. L’objeu suppose un espace laissé entre le mot et la chose — un jeu, ou un je. L’enjeu poétique, pour Ponge, est un accès à la jouissance par les mots, comme si le langage pouvait jouir et faire jouir en touchant directement à l’être de la chose : occasion de l’objoie. Fleury rappelle que c’est à la production d’une cosmogonie que le poète aspire, et non pas à celle d’une cosmologie ; c’est bien le parti pris des choses qu’il cherche à atteindre, et non pas leurs noms seuls. Pour Ponge, attraper l’objet sous sa forme d’objeu relève ainsi avant tout d’une méthode de création, visant à remettre en question une définition des mots au détriment de celles des choses nommées. Il s’agit pour lui de relever l’écart entre description et définition pour questionner ce qu’on dit de la chose en la nommant.  

La figure de l’œuvrier 

Pour parler de la figure de l’œuvre en progrès chez Ponge, Fleury s’appuie sur l’article intitulé « La fable d’une fabrique, Ponge et son pré », écrit par Jean-Charles Depaule, dans lequel il est rappelé qu’au cours de promenades avec Picasso, Ponge aurait remarqué sa manie de collecter des objets pour en faire des sculptures : c’est ainsi pour lui de l’acte de ramasser, c’est-à-dire, de tirer quelque chose du monde, que l’œuvre se produit, à la rencontre du réel et du temps. La Fabrique du pré est ainsi un texte consistant précisément à montrer l’opération qui consiste à faire naître le texte, figurant l’écrivain comme artisan, œuvrier. Fleury précise que le sujet est toujours création de soi, et c’est pourquoi à la recherche de sa forme propre : pour Ponge, sa vie et son œuvre ne font qu’un ; il se raconte ainsi toujours, à mesure qu’il raconte les choses. C’est pourquoi il accorde une telle importance au caractère visible du brouillon, des ratures et des états successifs de son travail d’écriture : le brouillon est ce qui reste de l’identité subjective essentielle, entière. En vérité, rappelle Fleury, du sujet, rien ne s’efface et tout compte : la mise à nu du processus d’œuvre pourrait alors aider l’autre à œuvrer à son tour, et relancer son processus de symbolisation. 

Vers une clinique de l’objet ?

Pour penser une clinique de l’objet, Fleury s’appuie ici sur un article de Roussillon, intitulé       « L’objet, médium malléable et la conscience de soi », qui insiste sur la fonction occupée par les objets dans la régulation de la vie psychique des sujets — fétiche, transitionnel, autistique… Également, elle part du texte de Roussel, intitulé « L’objeu », pour rappeler la fonction du « jeu » dans l’objet, de l’espace permettant aux éléments de l’objet de s’articuler entre eux, sans lequel ce dernier casse. Il s’agit ainsi pour le sujet de sublimer ce vide fonctionnel par le jeu, de sorte à ce qu’il ne devienne pas abyssal. Evoquant la pensée freudienne du jeu, Fleury rappelle que c’est l’objet-jeu qui aménage la séparation chez l’enfant : c’est parce qu’il y a objet qu’il y a, aussi, sujet. Cherchant dans les mots et dans les choses un art à la mesure de l’homme — tout entier fini et infini —, Ponge évoque à propos du sujet son « âme transitive », qui aurait besoin d’objets pour être : vecteurs d’affections, il pense ainsi les objets comme autant d’occasions du je, de jeu et de joie à la fois.