Schizophrénie, capitalisme et migrations – Cynthia Fleury

Schizophrénie, capitalisme et migrations – Cynthia Fleury

Séance du 4 décembre 2017 / Schizophrénie, capitalisme et migrations – Cynthia Fleury

L’articulation des deux premiers termes – schizophrénie et capitalisme – fait écho au titre du livre de Deleuze et Guattari, l’Anti-Œdipe, et vise à revenir sur la critique qu’ils formulent à l’encontre de la psychanalyse. Pour eux, lorsque que l’on se penche sur les écrits de Freud, s’intéresser au sujet schizophrène est le biais de la critique – le moyen d’en formuler une –, et le biais que pointe la critique – la faille, l’angle mort.

Ainsi, ils critiquent la définition classique, trinitaire, de la schizophrénie (fondée sur la constatation de conduites autistiques, d’une dissociation et d’une manière d’être au monde propre) en ce qu’elle enferme le sujet dans une lecture par rapport au « moi », découlant du triangle freudien père-mère-Œdipe et dont le schizophrène est sorti du fait même de sa pathologie : « il résiste à l’œdipianisation » et ce n’est plus là que se situent ses souffrances.

De cette manière, on peut aborder la conception radicalement différente qu’ont Deleuze et Guattari de l’inconscient. La bifurcation se fait sur la conception du désir : il ne manque de rien, il n’est pas assimilable au manque. Il est ce qui permet de nous mettre en production et non pas ce qui cherche à combler un manque, une dynamique de création et pas d’acquisition. De ce fait, les auteurs expliquent « qu’à l’inconscient comme usine, la psychanalyse a substitué un théâtre antique » et qu’ainsi, alors que l’on tenait la matière brute si précieuse, on la réinterprète et lui fait perdre sa substance : l’inconscient produit du flux, et non pas du code qu’il faut transcrire et analyser à l’aune de la matrice freudienne.

Et c’est là qu’apparait « l’éclatante et noire vérité qui gît dans le délire » : le schizophrène n’a pas de frontière avec son environnement – l’un comme l’autre se vivent comme processus de production – il est totalement libéré des codes de la société et produit à foison comme la nature le fait – elle, dans son infinie mesure quand elle n’est pas obstruée.

Le lien avec le capitalisme est qu’il produit une charge de schizophrénie en ce qu’il induit une déterritorialisation, c’est-à-dire qu’il casse du code, tend vers un seuil de décodage qui défait le social, ses normes. Il joue de l’affranchissement des règles mais, à l’inverse du schizophrène, il ne va jamais jusqu’au bout car, in fine, le capitalisme reterritorialisé, fait du marginal un pionnier, d’une singularité une mode. Pour Deleuze et Guattari, cette capacité de déterritorialisation du capitalisme façonne en partie les institutions parentales auxquelles la psychanalyse se limite, ce qui montre que cette dernière n’est pas apte à saisir quelque chose d’encore plus grand et que la schizophrénie illustre : la réalité du flux. On la retrouve aussi chez des figures comme Socrate, Artaud ou Actéon, qui illustrent l’immense puissance créatrice du flux et le prix terrible qu’elle implique.

Car, en effet, il n’en reste pas moins que, dans une perspective plus concrète, la schizophrénie, est avant tout une réalité terrible pour ceux qui la vivent. En lien avec une accablante actualité, on peut se demander si subir une migration, une mobilité forcée, peut aggraver les risques d’apparition de psychopathologies. C’est une question qui fait l’objet de nombreuses études, à la hauteur de sa complexité : les territoires du traumatisme et des troubles de l’adaptation sont immenses, et le terme de migration couvre des réalités bien hétérogènes.

De nombreuses études étayent la réalité de ce risque. Elles pointent d’abord une dysrégulation du système dopaminergique en raison de l’immense stress induit et de l’adversité sociale omniprésente sur les parcours d’immigration. S’y ajoutent des facteurs environnementaux comme la banalisation de la violence, l’appartenance à un groupe minoritaire, la circulation de substances psychoactives, ou la déterritorialisation – ici bien négative – des environnements urbains.

Pierre Dubilly
Étudiant en Magistère de relations internationales
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

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