Année 2016/2017Soin et Compassion 1

Séance du 3 novembre 2016 / Dan FERRAND-BECHMANN

Bénévolat et compassion

Compte-rendu
Dan Ferrand-Bechmann : De la compassion des bénévoles…

Face à des institutions bureaucratiques, perçues comme froides et distantes, et véhiculant un discours professionnel de type “ne vous engagez pas, gardez une certaine distance”, la Palme D’Or du festival de Cannes, Moi, Daniel Blake de Ken Loach, nous invite à repenser la nécessité de mobiliser la compassion. Le film dénonce des points critiques de nos sociétés post-industrielles : la sous-traitance et l’exploitation des immigrés clandestins, la marginalisation par la pauvreté, la privatisation des services publics et le démantèlement de l’Etat-providence. Moi, Daniel Blake dresse un tableau de la précarité et du cynisme de l’administration, tout en décrivant les gestes de solidarité et de compassion qui se développent au sein des classes défavorisées. L’opposition entre la radicalité du propos et la douceur de la méthode proposée par ce film est l’un des signes distinctifs du bénévolat.

Pour Ricoeur, la compassion, inhérente à notre nature humaine, serait spontanément dirigée vers autrui. Mais en constatant ce manque de mobilisation face à la détresse de l’autre, pouvons-nous penser que certaines personnes seraient “par nature” plus compassionnelles que d’autres ? Ou devons-nous plutôt considérer que la compassion est un sentiment indispensable à la vie en société, qu’il nous faudrait éveiller, éduquer?

La compassion semble être à l’origine de la mobilisation des bénévoles dans le milieu médical. Or une majorité des bénévoles et des salariés du milieu associatif de la santé ont été eux-mêmes touchés par une maladie. L’engagement des bénévoles reposerait ainsi sur leur proximité avec les personnes malades, sur un rapprochement identitaire. La compassion se traduit alors par ce partage “avec” l’autre, “con” , ce partage de la souffrance, un “con passio”. Dans ce cas-là, le concernement du bénévole semble irremplaçable puisqu’il permettrait, par son savoir expérientiel, par ce vécu d’une expérience commune, de baliser en partie le caractère asymétrique de l’aide. La maladie fait souffrir. Or seul celui qui souffre sait ce dont il souffre, et on admet facilement qu’une part de souffrance demeure non-communicable. Cette souffrance concerne à la fois le corps et la plainte de l’âme. La plainte, selon Levinas, ne traduit pas seulement un gémir mais une lutte avec et contre la maladie, une lutte identitaire. Les bénévoles auraient ainsi un rôle de médiateur dans ce dialogue de la personne aidée avec la maladie, la mort. En effet, par leur écoute attentive, par un partage des savoirs et des connaissances vécues, ils seraient d’une aide précieuse permettant à l’individu l’instauration de nouvelles normes de vie, un phénomène de résilience vers un nouvel équilibre avec la maladie.

La compassion, comme partage de la souffrance de l’autre, serait une étape indispensable au soin. En complément du sentiment de “pitié” (Saint-Augustin) suscitée par le malheur d’autrui qui créerait une certaine distance entre “celui qui souffre” et “celui qui ne souffre pas”, la compassion permettrait le passage d’un état orienté par ses propres besoins vers une visée pour l’autre, orientée par les besoins de l’autre. Cette entrée dans l’émotion d’autrui se rappelle les actions du “miséricordieux” apportant une aide aux autres face à ses incommodités. Cependant, selon Hannah Arendt, la compassion ne permettrait qu’un attendrissement, qu’un sentiment d’indignation qui n’aboutirait pas à une action altruiste. Au contraire, chez Lévinas, alors que la douleur d’autrui traduit bien l’absurdité de la souffrance, celle du sujet compassionnel se donne comme souffrance pour l’autre. La « compassion », serait une « souffrance non-inutile », un souffrir qui est un « s’offrir ». Elle ne serait pas simplement subie et permettrait une action : « pour l’autre, malgré soi, à partir de soi ». Ainsi ce sentiment d’indignation face à la vulnérabilité de l’autre pourrait déboucher sur un engagement qui laisserait place à la justice et au droit, et permettrait un empowerment. “Avoir de la compassion”, ce ne serait plus seulement, “avoir de la pitié” pour l’autre, ou “comprendre l’autre” mais plus encore : entrer dans un système d’échanges, en donnant des clés, les clés de l’empowerment, un “rendre capacitaire”.

En ce sens, la compassion pourrait amener à une action qui s’opposerait à la simple assistance, se contentant de “faire à la place de” plutôt que de “donner les moyens de”.“ Quand un homme a faim,” disait Confucius, “ mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson.” Ce système d’apprentissage et d’échange, doit se comprendre dans une relation de réciprocité, une relation de don/contre-don puisqu’il anime généralement, chez la personne qui reçoit un soin, une reconnaissance de cette “compassion”. Le bénévolat se caractérise par ce volontariat, sans obligation, destiné à une aide aux autres – en face-à-face ou à distance. Ainsi c’est cette reconnaissance de l’autre qui offre un salaire symbolique aux bénévoles.

Il existerait environ quatorze millions de bénévoles en France. Devons-nous voir dans cet engagement un palliatif au manque de l’investissement de l’état ? Ou une pression sociale à s’engager en tant que bénévole ? Dans une société de chômage, les associations ont permis la création d’emplois et l’embauche de deux millions de salariés. Ces associations viennent apporter des réponses à des besoins qui ont été solvabilisés. Le bénévolat devient une alternative qui s’oppose à la concurrence, au capitalisme afin de faire valoir un engagement dans le désintérêt du pouvoir et des partis politiques. Aujourd’hui, les modes d’engagement bénévole ont évolué. On observe ainsi de nouveaux engagements “post-it” ou de “zapping” qui correspondent moins à un engagement permanent dans une association qu’à une implication bénévole plus courte et plus ciblée pour des actions précises et distinctes. Les militants associatifs abandonnent leur engagement à une unique organisation pour s’impliquer dans des causes variées, plus temporaires, plus circonscrites et au sein de multiples associations. Cela traduirait-il une perte de sens, une perte du sentiment de responsabilité collective qu’il faudrait éveiller ? Ou au contraire, un engagement au service d’un projet collectif d’intérêt général, tourné vers le bien commun et vecteur de transformation sociale?