Séminaire Soin et Compassion – Cynthia Fleury – 18 mai 2017

Séminaire Soin et Compassion – Cynthia Fleury – 18 mai 2017

Comment fabriquer un soin sans se laisser submerger ? La question de la juste distance préoccupe tout soignant. Quelle est-elle au juste ? Pour Cynthia Fleury, elle est celle que vous ferez, vous, en vous inspirant de ceux qui vous ont précédé. Voici quelques postures philosophiques. Pour Levinas, l’éthique précède l’ontologie. Il n’y a pas de sujet sans passer d’abord par la mise à disposition du sujet pour l’autre. Le visage de l’autre fait surgir le sujet chez moi. « Le fait qu’autrui puisse compatir à la souffrance de l’autre est le grand moment ontologique, humain ». C’est par la condition même d’otage qu’il peut y avoir dans le monde compassion. « Le soi est de fond en comble otage, otage plus anciennement que ego ».  Pour Levinas, la juste distance pour être au monde avec les autres se situe dans un rapport éthique constitutif du soi.  Il s’agit de « s’arracher à soi » comme condition de toute solidarité. Il permet ainsi de penser l’altruisme comme définition du processus de subjectivation.

Pour Jankélévitch, dansL’ironie, il faut que je me garde un peu pour pouvoir continuer à me donner. La condition du soin dans ce champ d’adversité ; face au réel de la mort, est de l’ordre du clivage. Il s’agit soit de faire semblant. Soit de trouver ce lieu dans le soin où il n’y a précisément pas d’otage. Il y a un irréductible en soi et c’est cet irréductible qui fait tenir l’édifice du soin. La juste distance dépend du moment du soin, du patient, de la situation. Nasio lui investit du plus profond de lui-même la faiblesse de l’autre. « Nous étions faibles ensemble » Le soin se situe dans tous les liens que nous sommes capables de créer ensemble. Il s’agit alors de donner un coup de pied à la juste distance par le contre transfert. Il préconise de s’appuyer sur cette part de soi mise en jeu dans le soin. Nos émotions sont un outil indispensable au soin. Pour Roustang, dans Lafin de la plainte, le transfert, dans sa définition de projection sur le soignant ou l’analyste de ses propres pulsions infantiles et insuffisances, de son univers émotionnel, est problématique et tend à maintenir le patient sur le divan. Pour lui, il s’agit avant tout de travailler l’épiphanie de la relation pour faire surgir la capacité d’auto soin. La Vie est une invention sans cesse. Le patient possède en lui les ressources pour répondre de manière appropriée aux situations qu’il rencontre. IL s’agit de trouver le capacitaire qui est déjà là et pour cela, lâcher prise. Lâcher prise sur ses émotions, ne pas en faire un fardeau à verbaliser. Lâcher prise sur la finalité de la guérison, et étirer le temps afin de laisser émerger quelque chose.

Ainsi, alors même que la juste distance est essentielle pour qu’il y ait soin, elle est impossible à définir ou déterminer, et sujet à des conflits d’interprétation. Elle ne demande que de l’expérimentation.

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Séminaire Soin et Compassion – Eric Galam – 20 avril 2017

Séminaire Soin et Compassion – Eric Galam – 20 avril 2017

Séance du 20 avril 2017 / Eric Galam

Soigner les soignants : L’erreur médicale, le burn-out et le soignant

Compte-rendu Eric Galam L’erreur médicale, le burn-out et le soignant.

La médecine est une maladie qui frappe tous les médecins de manière inégale. Certains en tirent des bénéfices durables. D’autres décident un jour de rendre leur blouse parce que c’est la seule possibilité de guérir – au prix de quelques cicatrices. Qu’on le veuille ou non, on est toujours médecin. Mais on n’est pas tenu de le faire payer aux autres, et on n’est pas non plus obligé d’en crever.[1]

La culture médicale occidentale a « massivement opté pour l’efficacité immédiate contre l’accompagnement lent et graduel des processus de maturation, pour la distinction radicale des rôles et des statuts de soignant et de soigné contre leur permutation possible, pour la clarté et l’univocité des signes contre l’opacité et l’équivocité des symboles»[2]. Parallèlement, « nous avons du mal à envisager que le médecin puisse être malade, comme nous avons du mal à penser que le corps et l’esprit puissent être profondément intriqués. La maladie est soit intégralement négativisée par un processus de réduction sémiologique qui s’accompagne d’une positivation et d’une absolutisation de la médecine, soit intégralement positivée et la médecine systématiquement rejetée par un processus qui relève de la même formation idéologique.»[3] Or, face aux contraintes économiques et aux obligations managériales de rentabilité, le métier de soignant tend au découragement, à la frustration, à la désillusion. Les gestes se paralysent et semblent parfois s’épuiser dans la nostalgie d’un avant. On assiste, pourrait-on dire, à une crise de sens et des valeurs de la pratique médicale : crise de la « culture » médicale. Celle-ci est rendu visible expressément à travers les épuisements professionnels menant au burn-out : une pathologie de la relation d’aide.
Le concept de burn out syndrom a été défini en 1972 parce que certains professionnels impliqués dans une relation de soin étaient « parfois victimes d’incendie tout comme les immeubles : sous l’effet de la tension produite par notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte »[4]. Celui-ci se manifeste par un épuisement émotionnel marqué par un manque de motivation et d’entrain au travail, et une sensation que tout est difficile, voire insurmontable. Il conduit à une réduction de l’accomplissement personnel : le soignant s’évalue négativement, se trouve incompétent et sans utilité pour ses patients, diminuant ainsi l’estime qu’il a de lui-même en tant que professionnel et supportant donc moins les efforts qu’il doit faire pour surmonter son épuisement. Ce phénomène se traduit dans le soin par une tendance du soignant à dépersonnaliser ses patients qui sont vus de manière impersonnelle, négative, détachée voire cynique. Comment soigner dans ces conditions ? Comment permettre la reconquête d’un espace de dialogue ? Comment penser la médecine, habiter la médecine et discuter la médecine entre soignants et avec les patients ?

Le fait de souffrir et de demander de l’aide, comme l’acte de soin, est à la fois universel, éternel et spécifique. «Les processus d’échange entre soignants et soignés ne s’effectuent pas seulement entre l’expérience vécue du malade et le savoir scientifique du médecin mais aussi entre le savoir du malade sur sa maladie et l’expérience vécue du médecin.»[5] Alors même que la médecine et les médecins ont été amené depuis les années 1980[6] à reconnaître un savoir expérientiel chez leur patient, ils se doivent aujourd’hui de redéfinir la nature et les limites de la responsabilité médicale et de prendre en compte le médecin pour lui-même en permettant au soignant de sortir du fardeau de la perfection, et en lui reconnaissant une certaine fragilité qui le rende plus humain et plus efficace. Sortir de la perfection consiste à se tourner davantage vers la perfectibilité en permettant non plus le déni mais l’expression de ses erreurs médicales. Car s’il peut exister des situations spécifiques, le burn out est une affaire collective. Les médecins séniors pourraient contribuer à l’élaboration d’un environnement sécurisé, autorisant par une parole bienveillante, la mise en commun des situations d’erreurs médicales. Car «Si le médecin n’est pas du côté de la vérité (ou du bien), il n’est pas non plus nécessairement du côté de l’erreur (ou du mal), ou, étant dans l’erreur (ou le mal), il n’est pas le seul à s’y trouver»[7]. Une analyse constructive et réflexive de ses erreurs médicales demande un développement de structures d’écoute, d’accompagnement, d’échanges entre pairs, ainsi que des consultations spécifiques et adaptées. Elle implique de former les médecins à soigner leurs confrères et nécessite le développement de dispositifs d’aide juridique, de protection et de répression face aux atteintes à la sérénité professionnelle des médecins. Ces nouvelles exigences de santé professionnelle demandent aux médecins une certaine sympathie professionnelle, non seulement envers leurs patients mais aussi envers leurs confrères. Cette sympathie ou compassion peut se définir comme une capacité à ressentir et voir ce que voit l’autre, du point de vue de l’autre avec les harmonies subjectives qui s’y rattachent, sans rentrer dans l’identification. Cette disposition requiert avant tout une certaine congruence, une harmonie entre ce que je vis, ce que j’exprime et ce que je ressens. Elle enjoint à suspendre son jugement avec une considération positive inconditionnelle de l’autre : je suppose que la personne fait ce qui est bon pour elle, même si je ne suis pas d’accord. “ C’est en somme, reconnaître la présence et la volonté du malade et en faire le point de départ de l’action médicale, au lieu de les nier ou de les combattre”[8]. Revendiquer le dissensus en entrevoyant en l’autre non pas un patient ignorant mais une personne en conflit avec ma définition de la maladie, non pas un mauvais médecin mais un être humain faillible. Or pour permettre l’expression de cette parole souffrante, le patient doit pouvoir ressentir que, in fine je le laisserais responsable de ses décisions et mon confrère attend de moi que je ne sois pas dans le jugement. Dans tous les cas, le rôle du soignant consiste à amener l’autre à reprendre confiance en lui afin qu’il n’ait plus – ou moins – besoin de moi.
Soigner “n’impose aucune hypothèse, aucun choix, aucun parti, quant à l’origine des maladies et aux moyens médicaux, sociaux, ou psychologiques de guérir. La seule obligation psychologique concerne le médecin. Pour échapper au besoin forcené de guérir, il lui faut changer. Changer tout en restant médecin, ou plutôt changer pour devenir médecin et donner une autre figure à l’ambition de guérir, pour avoir moins peur de la mort et de son impuissance. Si le médecin se tourne alors vers la psychanalyse, ce n’est assurément pas pour trouver là des instruments pour comprendre et agir dans une situation radicalement différente, mais pour changer, lui, pour devenir autrement le même.”[9] Or ce changement est d’autant moins évident que la médecine s’enferme dans un “hidden curriculum”[10] qui amène progressivement les médecins en formation à une perte d’idéalisme, à un changement de critères moraux, à une neutralisation émotionnelle, à l’acceptation de la hiérarchie quelqu’en soit le modèle, et à l’adoption d’une identité professionnelle ritualisée voir robotisée. Ce processus tend à définir encore aujourd’hui ce que serait un “bon médecin”. Dans ces conditions, il est ainsi difficile de trouver sa propre personnalité professionnelle. Il est alors important d’inviter les étudiants dans leur formation à une certaine réflexivité, à mener une réflexion sur le reflet, l’image, qu’ils pensent et qu’ils souhaitent renvoyer en tant que soignant. Pour ce faire, il est possible de les aider à travailler les différents modèles de rôles de médecins qu’ils rencontrent dans leurs stages. En les réautorisant à être humain, ils pourront plus facilement trouver en eux, les capacités d’habiter leurs pratiques. Il est ainsi important de les préparer puis de les soutenir dans leurs confrontations à la nudité, à l’injustice, à la souffrance et à la mort par des mises en situations. Car être soignant, c’est prendre soin de ses patients, les rendre capacitaire mais aussi permettre aux plus jeunes générations de s’émanciper, de trouver leur juste place dans un monde médical en pleine transformation. Soigner, “c’est encore davantage reconnaître sa propre présence, à lui, médecin, dans le champ de la maladie, au lieu de feindre d’en être absent et d’être le spectateur et le manipulateur abstrait, donc non menacé d’un malade neutralisé en corps-objet. Mais cette attitude n’implique aucun renoncement à l’ambition de guérir. Elle lui reconnaît simplement des limites : admettre que la maladie a une fonction. Et ces limites ne sont pas des échecs mais au contraire l’ouverture d’un nouveau pouvoir : faire accéder la fonction au sens.”[11] « Il convient donc de travailler aujourd’hui à guérir les hommes (les soignants) de la peur d’avoir éventuellement à s’efforcer de guérir, sans garantie de succès, de maladie dont le risque est inhérent à la jouissance de la santé »[12].

Bibliographie :

Bensaïd Norbert, “Autrement le même”, in L’idée de Guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, Numéro 17, Gallimard, Printemps 1978.

Canguilhem Georges, “Une pédagogie de la guérison est-elle possible?” in L’idée de Guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, Numéro 17, Gallimard, Printemps 1978

Freudenberger Herbert J., “Staff burn-out”, Journal of Social Issues, 30, 1974. p.159-165.

Galam Eric, L’erreur médicale, le burn-out et le soignant. De la seconde victime au premier acteur, Broché, Springer, 2012.

Laplantine François, Anthropologie de la maladie, Paris, Payot, 1986.

Laplantine François, « Jalons pour une anthropologie des systèmes de représentations de la maladie et de la guérison dans les sociétés occidentales contemporaines . » in Histoire, économie et société, 1984, 3ème année, n°4 Santé, médecine et politiques de santé

Lempp Heidi, The hidden curriculum in undergraduate medical education: qualitative study of medical students’perceptions of teaching, BMJ, 2004.

Winckler Martin, La maladie de Sachs, Paris, POL, 1998.

[1] Winckler Martin, La maladie de Sachs, Paris, POL, 1998.

[2] Laplantine François, “Jalons pour une anthropologie des systèmes de représentations de la maladie et de la guérison dans les sociétés occidentales contemporaines”, in Histoire, économie et société, 3e année, n°4. Santé, médecine et politiques de santé, 1984, p.643.

[3] Ibid. p.643-644

[4] Freudenberger Herbert J., “Staff burn-out”, Journal of Social Issues, 30, 1974. p.159-165.

[5] Laplantine François, Anthropologie de la maladie, Paris, Payot, 1986.

[6] Les Associations de patients atteints du VIH ont modifié la place des associations dans la gestion du système de santé et le paradigme de la gestion du monopole du savoir médical

[7] Laplantine François, « Jalons pour une anthropologie des systèmes de représentations de la maladie et de la guérison dans les sociétés occidentales contemporaines. » in Histoire, économie et société, 1984, 3ème année, n°4 Santé, médecine et politiques de santé, p.644.

[8] Bensaïd Norbert, “Autrement le même”, in L’idée de Guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, Numéro 17, Gallimard, Printemps 1978.

[9] Bensaïd Norbert, “Autrement le même”, in L’idée de Guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, Numéro 17, Gallimard, Printemps 1978.

[10] Lempp Heidi, The hidden curriculum in undergraduate medical education: qualitative study of medical students’perceptions of teaching, BMJ, 2004.

[11] Bensaïd Norbert, “Autrement le même”, in L’idée de Guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, Numéro 17, Gallimard, Printemps 1978.

[12] Canguilhem Georges, “Une pédagogie de la guérison est-elle possible?” in L’idée de Guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, Numéro 17, Gallimard, Printemps 1978, p.22.

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Séminaire Soin et Compassion – Christophe NIEWIADOMSKY – 30 mars 2017

Séminaire Soin et Compassion – Christophe NIEWIADOMSKY – 30 mars 2017

Séance du 30 mars 2017 / Christophe NIEWIADOMSKY

Clinique narrative et enjeux de soins

Compte-rendu Christophe Niewiadomsky Clinique narrative et enjeux de soins.

La démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain des vies jugées sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. La situation est alarmante, car il en va à la fois de la dignité des individus et de la vitalité de la démocratie. Vivre en société, c’est en effet au premier chef voir son existence appréhendée dans sa vérité quotidienne.[1]

Le lien social, à bien des égards, s’avère fragilisé dans nos sociétés “hypermodernes”. Les éthiques du care ont pointé du doigt les voix rendues inaudibles dans ce contexte de responsabilisation des individus et d’injonction à l’autonomie, qui invisibilisent les socles et l’ensemble des relations, permettant pourtant à chacun, de vivre et d’entreprendre, dans un cadre sécurisant. Ces formes de psychologisation du social accompagnent l’évolution de la société vers une toujours plus grande individualisation des situations et des problématiques collectives. Elles tendent parfois à révéler les maux qui affectent les individus mais à occulter les logiques systémiques et structurelles qui traversent la société. Or, ce déni des formes de violence institutionnelle ou sociale, par la culpabilisation individuelle qu’il engendre, devient progressivement source de désaffiliation, de souffrance, de mésestime de soi, de perte de sens et de confiance, en soi et envers les autres. Ces violences insidieuses tendent à désubjectiver les individus en les rendant suspicieux les uns envers les autres et les atomisant dans la sphère du social. Qu’en est-il, dans le rapport vécu de la souffrance et de son écoute, de la capacité du sujet à faire entendre la violence – violence des rapports sociaux, violence des institutions, violence de soi contre soi – qui est à l’origine de la souffrance et qui la renvoie à ses causes objectives (sociales, économiques, politiques) aussi bien qu’à ses conséquences subjectives? Face à un individualisme revendiqué, des processus d’individuation sont à mettre en place afin de permettre de porter la voix de tous, de tous ceux qui sont affectés et se sentent fragilisés dans leur sentiment d’être. Il est nécessaire aujourd’hui de susciter l’écoute et le soin, d’engager une politique de la sollicitude et un combat démocratique pour un monde commun plus juste et plus humain. Face au discours moralisant et normalisant, il s’agit alors de mettre en évidence la multiplicité des histoires de vie et la diversité des capacités et des pratiques du sujet contemporain. Témoigner pour exister et résister.
D’une part, il s’agirait de porter et rapporter les voix inaudibles en prônant une justice sociale et en revendiquant les droits de chacun, des personnes souffrant (de la précarisation et de la désaffiliation, de l’immigration et de l’exil, de l’enfermement ou du handicap ; souffrance de l’identité et de la reconnaissance ; souffrance au travail, souffrance à l’école, souffrance dans le genre) – puisqu’aujourd’hui ce sont bien les droits qui donnent à chacun sa citoyenneté mais aussi son humanité. Une mise en forme et une mise en sens de leurs expériences et de leur trajectoire personnelle peut permettre de réinscrire chaque individu dans le monde commun. A quelle expérience subjective des conditions sociales renvoie chez les uns et chez les autres la souffrance provoquée par “ la déficience des dispositifs qui règlent les relations des hommes entre eux”[2] ? La mise en récit peut permettre à la fois de révéler les souffrances d’un individu sans occulter les logiques systémiques qui les sous-tendent (new management, évaluation de la rentabilité humaine, culture du résultat, discours gestionnaire des individus, injonction à l’autonomie et à la compétitivité) mais aussi de lui redonner de la capabilité par l’écoute attentive qu’on lui témoigne. Interroger le rapport au monde de chacun par une activité narrative est une condition de la connaissance de l’individu, c’est à dire d’une naissance en co-construction avec l’autre et ancré dans le monde. L’approche biographique permet, aux deux sens du terme, de faire connaissance avec l’expérience. Le récit des expériences individuelles permet ainsi une compréhension des phénomènes sociaux mais aussi l’ancrage de cette narration dans un récit commun émancipateur.

La recherche clinique et biographique interroge la place du récit dans le monde contemporain. Les objectifs de la recherche narrative sont : “de resituer les pratiques narratives dans leur variabilité sociohistorique, d’interroger les conditions et les environnements dans lesquels les récits sont produits, d’identifier les usages auxquels ils répondent, les fonctions qu’ils peuvent prendre et les effets individuels et collectifs dont ils sont le lieu, de comprendre les processus de construction du sujet contemporain en suscitant et en analysant les processus de “biographisation”[3] d’individus et/ou de groupes, et enfin d’interroger les rapports que l’individu entretient avec les choses, avec lui-même et avec les autres dans le monde historique et social en portant attention à l’étude des formes narratives que celui-ci donne à son expérience”[4]. L’individu contemporain se trouve en effet affecté par son inscription dans l’espace de la “condition biographique”. Celle-ci introduit “un renversement du rapport historique entre l’individu et le social, dans lequel les conséquences sur les existences individuelles des contraintes sociales et économiques et des dépendances institutionnelles sont perçues comme relevant d’une responsabilité individuelle et d’un “destin personnel” […] Dès lors, chacun est renvoyé à la construction réflexive de sa propre existence, sa biographie […] Les rapports sociaux et les espaces qui leur correspondent ne sont plus conçus comme le fait de déterminations externes, ni même comme résultant de l’intériorisation de normes collectives, ils font l’objet d’une élaboration et d’une productivité individuelle, ils participent du processus de construction du moi et de l’existence.”[5] Comment le langage de la souffrance peut-il venir occulter les inégalités et les dysfonctionnements sociaux ou au contraire se faire le porte-parole d’une critique qui les dénonce ? Le biographique doit s’appuyer sur les expériences individuelles des individus pour décrire et comprendre comment les phénomènes sociaux se structurent. Il interroge à partir de la prise en compte des épreuves auxquelles se trouve confronté l’individu, tel un analyseur des rapports entre structures sociales et expérience individuelle.
Il s’agit écouter la souffrance individuelle et de lui porter remède sans méconnaître la violence sociale et politique où elle s’origine, sans rien abandonner de ce qui peut lui donner son pouvoir de subjectivation politique et sa signification collective. Le sujet est ici considéré en tant que sujet « acteur de sa vie » construisant ses connaissances et ses représentations en réponse aux situations problématiques qu’il rencontre. La voie privilégiée est ici celle de l’appropriation par le sujet de sa capacité à produire du sens en s’interrogeant sur lui-même et sur sa situation à la faveur du travail réflexif que va permettre le travail de narration et d’échange à partir de son histoire personnelle. “L’usage de l’approche “histoire de vie” inscrit son action dans un mouvement dialogique de réciprocité qui fonde l’articulation entre souci de soi et souci d’autrui au bénéfice de l’exercice du jugement prudentiel aristotélicien si important dans le traitement de ces phénomènes de violences.”[6]

L’émergence de la souffrance dans l’espace public doit être questionné du point de vue de ceux qu’elle affecte, les “souffrants” mais aussi les “écoutants” (soignants, travailleurs sociaux…). L’ensemble du processus “histoire de vie” concourt à l’élaboration d’une réflexion éthique, dans et par le groupe, caractéristique des enjeux de formation clinique des professionnels du champ socio-éducatif. Les objectifs des groupes “histoires de vie” permettent d’aider chaque participant à devenir acteur de sa formation, de sa pratique en l’amenant à identifier les processus à l’œuvre dans sa trajectoire personnelle (distinction entre formation formelle et informelle, liens du parcours de formation avec les modèles identificatoires, les habitus de classe, l’éducation, la famille…). La problématisation de l’expérience des participants favorise le repérage des surdéterminations multiples dont ils ont fait l’objet afin d’identifier plus clairement ce qui sous-tend leur intervention auprès des usagers ou des patients. Il s’agit de comprendre la manière dont les acteurs sociaux vivent et ressentent les situations dans lesquelles ils se trouvent à partir de leurs propres représentations. Le récit de sa formation ou de sa pratique, permet à l’individu de se réapproprier son expérience. La situation de groupe est considérée comme un lieu d’apprentissage de la démocratie en favorisant l’établissement d’un dialogue qui s’appuie sur le respect de l’individu et sur la réactivation du lien entre soi et l’autre.
En médecine, « le malade est appelé à vivre un processus traversé d’apprentissages. Ce que Freire a souligné et bien d’autres avant et après lui à propos des apprenants, à savoir que “personne ne forme personne” est aussi retenu comme principe dans le monde de la santé. Personne ne guérit personne. Les soignants participent à la guérison de celui ou de celle qui est malade et qui, à sa façon et avec l’aide qui lui est fournie, se guérit. ». Or, le contexte de rationalisation, de labellisation, de contrôle institutionnel tend à donner une image figée de l‘hôpital, omettant son aventure humaines, omettant la subjectivité de chacun. Or, la clinique narrative est une “clinique de la complexité” qui suppose de reconnaître en l’autre un savoir, une capacité, de porter un regard réflexif sur soi et sur l’autre. Elle est une rupture de paradigme en ce qu’elle fait passer d’une clinique du regard et de l’observation (dans laquelle le discours du patient ne prend finalement sens que par rapport aux cadres de références du praticien) à une clinique de l’écoute. Ce n’est pas le regard du soignant qui rend visible le patient mais son écoute du récit. Or, pour “chaque être humain, l’interprétation de l’événement “maladie” s’inscrit en permanence entre « déterminisme » et « hasard » en raison même de notre inscription structurelle dans l’ordre du langage et de la quête de sens”[7]. Nous tentons en permanence de donner une signification à nos vies afin de chercher à intégrer les discontinuités de nos existences respectives. Paul Ricoeur[8] montre comment le récit, par son action configurante, permet de passer de la contingence à la nécessité de telle sorte que le hasard puisse finalement se trouver transformé en destin. Si l’on ne peut changer l’événement, nous pouvons cependant changer le regard que nous portons sur lui par une mise en mot, une mise en sens.

Bibliographie :

Delory-Momberger Christine, La condition biographique. Essai sur le récit de soi dans la modernité avancée, Paris,Téraèdre, 2009.
Freud Sigmund (1930), Le malaise dans la culture, Paris, PUF, Quadrige, 2004.
Niewiadomski Christophe « L’événement : entre intra-psychique et socio-psychique. «Événements catastrophe », effets de résonances et interprétation dans les groupes », Pensée plurielle 2006/3 (no 13), p.49-58.
Niewiadomski Christophe, Recherche biographique et clinique narrative. Paris, Erès,2012
Niewiadomski Christophe, Delory-Momberger Christine, « Introduction », Le sujet dans la cité 2015/1 (Actuels N° 4), p.4-7.
Ricoeur Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990.
Rosanvallon Pierre, Le Parlement des invisibles, Paris, Seuil, 2014, p10-11.

[1] Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, Paris, Seuil, 2014, p10-11.

[2] Sigmund Freud (1930), Le malaise dans la culture, Paris, PUF, Quadrige, 2004.

[3] Christine Delory-Momberger, La condition biographique. Essai sur le récit de soi dans la modernité avancée, Paris,Téraèdre, 2009.

[4] Christophe Niewiadomski, Christine Delory-Momberger, « Introduction », Le sujet dans la cité 2015/1 (Actuels N° 4), p.4-7.

[5] Christine Delory-Momberger, La condition biographique. Essai sur le récit de soi dans la modernité avancée, Paris, Téraèdre, 2009, p.22-23.

[6] Christophe Niewiadomski, « L’événement : entre intra-psychique et socio-psychique. « Événements catastrophe », effets de résonances et interprétation dans les groupes », Pensée plurielle 2006/3 (no 13), p.49-58.

[7] Christophe Niewiadomski, « L’événement : entre intra-psychique et socio-psychique. « Événements catastrophe », effets de résonances et interprétation dans les groupes », Pensée plurielle 2006/3 (no 13), p. 49-58.

[8] Ricoeur Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990.

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