Séminaire Soin et Compassion – Petar Bojanic – 23 mars 2017

Séminaire Soin et Compassion – Petar Bojanic – 23 mars 2017

Séance du 23 mars 2017 / Petar Bojanic

La Compassion comme élément constitutif du groupe

Compte rendu Petar Bojanic
La compassion comme élément constitutif du groupe ?

Ce titre présente une tâche nouvelle et quasi impossible. L’expression « élément constitutif » implique qu’un groupe ne pourrait pas se former sans « compassion » – ou sans empathie, ou encore sans pitié (ces mots ou ces protocoles ne sont évidemment pas synonymes, mais, jusqu’ici, il a toujours été difficile de les distinguer). Quand on dit que la compassion est un élément constitutif du groupe, cela signifie que, dans les règles de formation et de fonctionnement d’un groupe, on trouve nécessairement l’élément « compassion ». Nous imaginons sans difficulté l’existence d’une association qui « agit avec compassion ». Mais il existe aussi d’autres groupes, dont les actes ne sont pas nécessairement en harmonie avec l’idée de « compassion » : par exemple, un petit groupe de supporters du PSG qui va au match de son équipe (d’ailleurs, l’équipe est elle aussi un groupe). Néanmoins, si, peu de temps auparavant, les membres de ce groupe sont allés à l’hôpital rendre visite à deux de leurs membres qui se sont fait tabasser par un groupe de supporters de l’OM, et si certains d’entre eux ont même réuni de l’argent pour aider leurs familles, est-ce qu’on peut parler de l’action d’un groupe ou bien seulement de l’action de certains membres de ce groupe ? La possibilité paradoxale qu’un groupe puisse se former précisément en même temps qu’il détruit un autre groupe (on sait que l’intention ou les actes génocidaires s’expliquent souvent ainsi) implique qu’il puisse y avoir un groupe qui « agit avec compassion » uniquement envers les membres de son propre groupe. Mais en même temps, si un groupe ou une partie du groupe a la capacité d’« agir avec compassion » envers ses propres membres, alors est-ce qu’il n’a pas une capacité égale à « agir avec compassion » envers un étranger ou envers un groupe étranger, par exemple envers un grand groupe de réfugiés ? Est-ce que cette capacité, ce potentiel d’« actes bons » que possède le groupe comme tel, n’est pas une raison suffisante pour que nous imaginions qu’il puisse agir de la même manière « vers l’extérieur » ?

Pour que la compassion soit effectivement un « élément constitutif du groupe », il serait nécessaire : premièrement, qu’un groupe ne puisse pas se constituer comme agent sans compassion (en anglais, ce problème renvoie à ce que l’on appelle « the problem of collective agency »), deuxièmement, que le groupe ait l’obligation d’« agir avec compassion » (c’est-à-dire, qu’il doit toujours agir en accord avec cette obligation, et pas seulement de temps en temps), et troisièmement, que cette obligation d’agir ainsi implique précisément ce protocole que nous appelons de manière tout à fait imprécise « compassion » ou « empathie ». Le problème est d’abord de trouver une caractéristique précise de l’« agir avec compassion » : il faut faire en sorte que la compassion ou l’empathie ne soient pas seulement quelque chose qui s’ajoute à l’« agir avec », mais qu’il s’agisse bel et bien d’une forme d’action reconnaissable comme telle.

Mais outre ce problème, notre tâche la plus urgente consiste à trouver un protocole qui nous oblige à « agir avec compassion » et nous et les autres, « tous les autres ». Nous sommes toujours individuellement obligés d’« agir avec compassion », mais que la « force de l’obligation » implique que nos actions forment une nouvelle entité ou une « group agency » qui « agit avec compassion ». Est-ce possible ? Ou à l’inverse, pourquoi n’est-ce pas possible ?

Les protocoles d’action que sont la « compassion » et l’« empathie » seraient justifiés – ou du moins déterminés avec davantage de précision – si nous les interrogions au niveau du passage entre l’individuel et le collectif. Cette idée va à l’encontre de ce que proposent Husserl et Edith Stein, et se rapproche plutôt des idées, hélas insuffisamment développées et théorisées, de Theodor Lipps et de Max Scheler. Le projet de Husserl sur l’empathie, qu’il esquisse dans ses écrits sur l’intersubjectivité, de même que le projet d’Edith Stein sur l’empathie (sa thèse Zur Problem der Einfühlung a été soutenue en 1916) reposent sur la critique de ce nouveau protocole que Lipps puis Scheler nomment Einsfühlung (avec un « s ») : à savoir, la possibilité que nous « co-ressentions » quelque chose, que nous ressentions quelque chose avec les autres et en même temps qu’eux (Mitfühlen, mitfühlender Akt ou Akt des Mitgefühls ; en anglais, Mitfühlen a été traduit par « fellow feeling »). Cette possibilité de sentir que nous ne faisons qu’« un » conduit à ce que le « je » et le « tu » fassent un acte ensemble. Ainsi est posée la condition pour qu’apparaisse éventuellement un nouveau sujet : le « Nous ». L’Einsfühlung –traduit par « unipatia » en italien, et par « feeling of oneness » en anglais – constitue pour Lipps l’empathie véritable, réalisée, réussie.

En revanche, Edith Stein, qui suit en cela son maître Husserl, renonce à la possibilité de passer de « la constitution psychophysique de l’individu » à une unité supérieure, c’est-à-dire à la constitution d’un « nouveau sujet de degré supérieur ». Toutefois, en 1910, dans des manuscrits qui n’ont été publiés que bien plus tard, Husserl décrit en ces termes ce moment d’incertitude et de passage : “Or, il faut aussi considérer la chose suivante : un mariage, une amitié, ce sont des unités collectives (kollektive Einheiten) qui « naissent » (erwachsen) de relations « psychiques » de cette sorte entre plusieurs personnes et les lient entre elles à un niveau supérieur (zu einer höheren Einheit verbinden). Nous avons là les personnes qui sont liées les unes aux autres ; nous avons leur lien, et ce lien « consiste » (besteht) en dispositions et en actes afférents (in Dispositionen und zugehörigen Akten), en lesquels la personne A se rapporte par des actes à la personne B, en lesquels celle-ci se rapporte aussi à son tour en des actes correspondants (entsprechenden Akten), et ce, à vrai dire, de telle manière que toutes deux sont à leur tour également conscientes de cette relation réciproque, ou bien peuvent l’être.”

Edith Stein en 1922. Au début de son texte « Individuum und Gemeinschaft » (ce texte a été publié dans le Jahrbuch de Husserl), invoque le « flux des vécus de la communauté » (Erlebnisstrom der Gemeinschaft) et la « structure de l’expérience communautaire » (Struktur des Gemeinschaftserlebnisses). Mais elle refuse rigoureusement de s’attacher à ce qui est pour nous le plus important aujourd’hui. Voici ce qu’elle écrit : “Il est tout à fait prodigieux [wunderbar] de voir comment ce Moi [Ich], indépendamment de son unicité et de sa solitude [Einzigkeit und Einsamkeit], peut entrer dans une communauté vivante [Lebensgemeinschaft] avec d’autres sujets, de voir comment un sujet individuel devient membre d’un sujet supra-individuel, et ainsi comment dans la vie actuelle une telle communauté de sujets [Subjektsgemeinschaft] ou un tel sujet communautaire [Gemeinschaftssubjekt] constitue également un flux de vécus supra-individuel [Erlebnisstrom]. Comment d’autres sujets sont donnés à un sujet, et jusqu’à quel point une telle donation conduit à supposer une vie de la communauté – cela nous ne souhaitons pas ici l’interroger.” Elle poursuit : “[…] Un groupe [de théâtre], dont je suis membre, est en deuil [Trauer] à cause de la perte de son directeur [Führers]. Comparons cette tristesse à la souffrance que je ressens à l’occasion de la perte d’un ami personnel [eines persönlichen Freundes fühle]. 1. Le sujet de l’expérience vécue est différent ; 2. la structure de l’expérience vécue est autre ; 3. le flux des vécus dans lequel entre ce vécu est façonné autrement. Il est certain que je suis, comme individu Moi, emplie de souffrance. […] Nous qui éprouvons de la souffrance, nous le faisons au nom de tout le groupe et de tous ceux qui lui appartiennent. La souffrance est le sujet d’une expérience vécue commune qui vit en nous, les sujets individuels uniques qui lui appartiennent. Si nous participons à un vécu commun nous ressentons que notre subjectivité est atteinte. Je souffre en tant que membre du groupe, et la troupe souffre en moi [Dieses Subjekt fühlen wur in uns getroffen, wenn wir ein Gemeinschaftserlebnis haben. Ich trauere als Glied der Truppe, und die Truppe trauert in mir]. […] Le sujet communautaire [Gemeinschaftssubjekt] dont je parle, dans la mesure où il se considère comme un « Moi pur » [reines Ich], ne doit pas être conçu comme quelque chose d’individuel. Le vécu de la communauté ne provient pas du sujet communautaire de la même manière que le vécu communautaire provient de l’individu en tant que Moi. […] Le vécu de la communauté, comme les vécus individuels proviennent en dernière instance de l’individu Moi qui appartient à la communauté. Mais l’impossibilité qu’apparaisse un « pur Moi communautaire » n’est pas en contradiction avec nos interprétations sur le sujet communautaire. Les formules « moi » et « sujet » sont plurivoques. […] Le sujet communautaire n’existe qu’en tant qu’analogon du Moi pur.

Toutes ces hésitations montrent une formidable résistance à la construction du groupe ou de la communauté. Ces opérations fatales d’Edith Stein « fondent » en quelque sorte l’impossibilité de l’identité du groupe, ou du groupe comme agent (c’est ainsi que l’on dirait les choses aujourd’hui), ayant la possibilité d’agir ou de souffrir en groupe : a) les vécus individuels ont la priorité sur les pseudo-vécus communautaires ; b) les vécus individuels sont réduits à des compréhensions imaginaires ou à des contemplations personnelles de ce qui arrive aux autres – en gros, la souffrance ; c) les vécus individuels ne s’additionnent jamais, ne se mélangent jamais, n’échangent jamais leurs places, ne se dénombrent pas et composent de manière complètement abstraite ce qui en fait n’existe même pas – la communauté ou le groupe ; d) le vécu individuel est personnel, imperceptible aux autres, il n’est jamais public et manifeste ; e) la rencontre avec les autres, l’affectivité, la sympathie n’a pas son expression ou sa manifestation propre, et appartient donc à ce qu’on appelle les actes sociaux négatifs.

Sartre en 1943, dans la troisième partie du livre L’Être et le Néant, dans le chapitre « L’être-avec (Mitsein) et le “nous” » où ce nouveau phénoménologue nommé Sartre cherche à constituer le « Nous ». La grammaire française autorise, de manière tout à fait originale et simple, à inventer des formes nominales telles que « Le “nous-objet” et le “nous-sujet” ». Sartre explique de manière très convaincante la distinction entre, d’un côté, le nous-sujet (lorsque nous faisons quelque chose ensemble, par exemple lorsque nous regardons les autres) et, d’un autre côté, le nous-objet (lorsque ce sont les autres qui nous regardent et qui nous objectivent). Dans ce chapitre, voici l’exemple que donne Sartre pour garantir l’existence d’un groupe et d’une intentionnalité collective : “Je suis à la terrasse d’un café : j’observe les autres consommateurs et je me sais observé. Nous demeurons ici dans le cas le plus banal du conflit avec autrui (l’être-objet de l’autre pour moi, mon être-objet pour l’autre). Mais voici que, tout à coup, un incident quelconque des rues vient à se produire : une collision légère, par exemple, entre un triporteur et un taxi. Aussitôt dans l’instant même où je deviens spectateur de l’incident, je m’éprouve non-thétiquement comme engagé dans un nous. Les rivalités, les légers conflits antérieurs ont disparu et les consciences qui fournissent la matière du nous sont précisément celles de tous les consommateurs : nous regardons l’événement, nous prenons parti. […] Le nous est éprouvé par une conscience particulière ; il n’est pas nécessaire que tous les consommateurs de la terrasse soient conscients d’être nous pour que je m’éprouve comme étant engagé dans un nous avec eux.”

Dans ce théâtre, la plus grande erreur se situe dans la conclusion de Sartre : pour qu’un groupe puisse être compact et précisément constitué, il n’est pas suffisant qu’une seule personne (n’importe qui, par exemple Sartre) soit consciente d’être une partie du groupe et de lui appartenir. Pour qu’un groupe soit un groupe, il est nécessaire d’introduire la conscience collective de tous ceux qui lui appartiennent, et la sollicitude et l’intentionnalité collective de tous, pris individuellement et simultanément (M. Gilbert), condition nécessaire qui n’est malheureusement pas remplie dans cet exemple de Sartre. Le groupe s’est défait au moment où il s’est constitué, pour la simple et bonne raison que Sartre ne mentionne aucun engagement véritable pour la résolution du problème qu’a causé l’incident, ni aucune aide éventuelle aux blessés. La manière dont Sartre minimise l’importance de l’incident qui est arrivé (il parle d’« une collision légère ») rend de facto impossible la constitution d’un groupe à travers la mobilisation collective de tous ceux qui auraient l’obligation de porter secours aux blessés. Puisque l’incident est sans importance et puisque les dommages sont minimes, le groupe n’a tout simplement pas le temps de s’auto-thématiser [peut-être, mais Sartre dit que le groupe soi « non-thétique »].

Imaginons maintenant au contraire que l’incident survenu dans la rue soit grave, que les dommages soient sévères, mais que, pour autant, la constitution d’un groupe uni, composé des passants et des consommateurs capables d’« agir avec compassion », ne se fasse pas urgemment (ce mot est essentiel). Dans ce cas de figure, l’aide a tardé et la violence n’a pas été interrompue à temps ni suffisamment atténuée. Pourquoi ?

Tournons-nous vers la première partie de l’article 223-6 du code pénal. Il définit ainsi « la notion de non-assistance à personne en danger et l’omission de porter secours à une personne en péril » : Le fait pour quiconque de s’abstenir volontairement de porter à une personne en péril l’assistance que, sans risque pour lui ou pour un tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours. Le législateur a arrangé cet article de manière à ce qu’il s’adresse exclusivement à un individu ne voulant pas porter secours ou s’abstenant volontairement de le faire. (Notons que ces « infractions d’abstentions » sont rares dans le code pénal : en dépit du fait que l’individu X a l’intention de faire quelque chose, il ne fait finalement rien – c’est précisément la définition d’une action négative). Malgré tout, l’intention du législateur est bien de sanctionner tous les individus qui n’ont pas été en mesure de s’unir pour former un groupe. Seule la formation d’un groupe de personnes peut éliminer la peur et ainsi empêcher un plus grand danger (l’union fait la force). Pour que cela soit possible, il me semble qu’il faut renoncer au préalable aux vieilles déclarations romantiques sur l’empathie ou la compassion, comme pulsion ou comme capacité à être sur le « lieu » de l’accident, « auprès » des victimes et de ceux qui souffrent. Il s’agit en fait de tout autre chose. Je crois que le groupe, c’est-à-dire l’action sociale et disciplinée, peut rapprocher les individus et ainsi atténuer la violence et la douleur. Une telle action est a priori compassionnelle.