“La créolisation exige que les éléments hétérogènes mis en relation “s’intervalorisent”, c’est-à-
dire qu’il n’y ait pas de dégradation ou de diminution de l’être, soit de l’intérieur, soit de l’exté-
rieur, dans ce contact et dans ce mélange. Et pourquoi la créolisation et pas le métissage ? Parce
que la créolisation est imprévisible alors que l’on pourrait calculer les effets d’un métissage. On
peut calculer les effets d’un métissage de plantes par boutures ou d’animaux par croisements, on
peut calculer que des pois rouges et des pois blancs mélangés par greffe vous donneront à telle
génération ceci, à telle génération cela. Mais la créolisation, c’est le métissage avec une valeur
ajoutée qui est l’imprévisibilité.”
Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers.
A l’heure où les débats font rage, dans les milieux psy, autour de “la” question transe, et de la montée en puissance, en France, des études critiques (sur le genre, la race, le handicap, etc.) venue des Etats-Unis, ce séminaire voudrait adopter une démarche plus “constructive” en se donnant pour titre l’expression “créoliser l’inconscient” ; expression qui aurait pu être le titre du livre que projetaient d’écrire ensemble le psychanalyste et philosophe Félix Guattari, penseur avec Gilles Deleuze de la schizoanalyse et de l’écosophie, et le poète et philosophe Edouard Glissant, penseur de la créolisation et de la Relation. Non pas, bien sûr, qu’il faille entendre cette expression comme une sorte d’impératif catégorique décolonial, présupposant par là que le verbe “créoliser” pourrait fonctionner comme l’anti-dote parfait pouvant nous permettre de penser l’envers du processus colonial. Edouard Glissant fut d’ailleurs le premier à mettre en garde ses lecteurs contre une telle tentation. Car les processus de créolisation, à la différences des processus de métissage ou d’hybridation, sont de
ceux qui ne peuvent faire l’objet d’aucun savoir, d’aucune formalisation. A l’inverse, Glissant définit la créolisation comme la mise en relation d’éléments divers ayant pour résultat la formation imprévisible d’éléments nouveaux dépassant la simple synthèse des éléments constituants.
En ce sens l’expression “créoliser l’inconscient” renvoie d’abord à l’idée que si l’hypothèse de l’inconscient est née dans un contexte hétéro-patriarcal et colonial qui permettait d’en élaborer un modèle hégémonique, ce modèle se doit maintenant d’être repensé et pluralisé à partir d’une approche nouvelle de la rencontre des cultures (et par implication de la politique et de l’identité) ; approche qui serait ouverte sur l’imprévisible, sur la non-clôture, sur la Relation, sur le Tout-Monde.
Car qui oserait encore défendre l’idée que les subjectivités contemporaines n’appartiennent qu’à une seule culture, qu’à une seule langue, qu’à un seul territoire ? Alors même qu’il est devenu évident qu’elles sont toutes faites d’éléments hétérogènes que ni le complexe d’Oedipe, ni l’ordre symbolique de Lacan, ne peuvent prétendre ramener à une forme quelconque d’unité. Admettons-le une bonne fois pour toute : nous vivons à l’époque des subjectivités nomades, toutes entières traversées par des dispositifs sémiotiques et machiniques (algorithmes, réseaux sociaux, etc.) qui sans cesse les arraisonnent, les pistent, les contrôlent, les norment, les interpellent, les prennent à parti, les humilies, les réduisent à des séries de chiffre… Epoque de désorientation, de confusion, de mélanges, qui ne correspond plus à l’époque victorienne de Freud, ni non plus aux trente glorieuses de Lacan, mais qui en revanche correspond pleinement à
celle qu’avaient pressentie Guattari et Gilles Deleuze dans L’anti-Oedipe (1972) et dans Milles Plateau (1980), et qui correspond plus encore à celle qu’a parfaitement décrite et problématisée Glissant dans ses oeuvres théoriques, poétiques et littéraires.
Qui, en effet, mieux qu’eux, ont essayé de nous faire virer de cap tout en nous donnant les outils théoriques et esthétique pouvant nous permettre de penser autrement notre rapport au monde, à sa pluralité, à sa fragilité, à sa beauté, à sa démesure…. en nous proposant de repenser notre condition d’homme au-delà des notions, désormais dépassées, de progrès scientifique et technique ? Qui, mieux qu’eux, nous ont permis de comprendre que cette idée restreinte du progrès, bien loin d’apporter à tous les peuples du monde le bonheur consumériste des classes moyennes occidentales et blanches, n’a fait, en réalité, qu’étendre et légitimer l’extension violente du modèle de reptation capitaliste des ressources du monde, ainsi que le modèle de subjectivité qui le sous-tend ?
Et voilà maintenant que la terre, Gaïa, suffoque ; que les peuples s’entre-déchirent, que les démocraties libérales s’épuisent, que le rêve d’une fin radieuse de l’histoire se dissipe et laisse voir ce qui en faisait l’envers. A savoir : le déni, pour ne pas dire l’odieux démenti des catastrophes climatiques, écologiques, économiques et humanitaires qui l’accompagne.
Voir les replays des séances :
- Le monde se créolise : psychanalyse et chaos-monde (Deleuze, Guattari, Glissant)
- On a l’inconscient qu’on mérite ! Psychanalyse et esthétique (De Freud à Deleuze et Guattari)
- L’universel abstrait nous défigure : psychanalyse et colonialité (De Freud à Glissant par Mannoni)
- “Ne soyez pas un ni multiple, soyez des multiplicités !” (Deleuze et Guattari II)
- “L’inimaginable turbulence de la relation” : psychanalyse des gouffres et poétique de la relation
- “Khaos : la promesse trahie de la modernité”
- “Rien n’est vrai, tout est vivant” (Glissant, Latour, Stengers)
