Autour des Points-limites : l’urgence, les soins intensifs, Alzheimer – 31 Mai 2016

Autour des Points-limites : l’urgence, les soins intensifs, Alzheimer – 31 Mai 2016

Cours du 31 Mai 2016 / Cynthia Fleury

Autour des Points-limites : l’urgence, les soins intensifs, Alzheimer

Tout d’abord, il s’agit de revoir la notion d’individuation chez Jung. Il la définit comme le processus par lequel un être devient une unité autonome, indivisible. Cela implique notamment pour le sujet de se découpler la persona, ce qu’il n’est pas réellement mais qui est le fruit d’une sur-adaptation sociale, de comportements adoptés selon ce qui est attendu de soi. Pour Jung, l’individuation amène à se rencontrer soi-même et donc sa « part d’ombre », ce que la persona identifie comme négatif. Il écrit ainsi qu’il s’agit de « la première épreuve du courage sur le chemin intérieur, épreuve qu’il suffit pour effaroucher la plupart car la rencontre avec soi-même est de ces choses désagréables auxquelles on se soustrait tant qu’on a le temps de projeter sur l’entourage tout ce qui est négatif ». Ce travail d’introspection n’est donc pas une chose aisée, mais à l’image des moments de vulnérabilité, il peut faire surgir des « représentations secourables » palliant « l’effondrement personnel ». Pour Jung, la portée de cette entreprise est politique voire civilisationnelle car rapprochant d’un « inconscient collectif ». Le travail du psychiatre est alors de traquer les possibilités de rencontre de l’inconscient personnel et collectif : dans les rêves, les associations libres, l’art…

Cette œuvre essentiellement personnelle est donc particulièrement atteinte lorsque les facultés du sujet sont atteintes. C’est le cas de la maladie d’Alzheimer dont Fabrice Gzil fait une « clinique de la perte de soi », elle déclenche un processus de détérioration de la personnalité du sujet, altère sa communication jusqu’au néant. La rentrée en soi est en réalité une disparition du soi, une érosion progressive du sujet. Pour les proches, pour les aidants, ce processus en initie un autre, celui de deuil anticipé. Ce deuil avant l’heure se faits aux dépens de celui qui aurait dû n’être que plus tard car les deux personnes concernées ne se reconnaissent plus – il peut se produire même un oubli des liens de parenté – d’où surgit aussi une grande violence. Ce type de situation amène aussi à s’interroger sur ce qu’est l’aide car il s’agit ici d’un don dont la première résonance est une sensation effective de fardeau, tout comme le soin qui peut tendre vers le sacerdoce en vertu d’une inaliénable reconnaissance de la personne.

La question de la reconnaissance est en effet centrale dans une société. Elle est tout d’abord primaire et affective dans le cadre familial, juridique dans les textes de loi, et aussi sociale. C’est sur cette dernière qu’a beaucoup écrit Axel Honneth, en partant de l’idée que les sociétés capitalistes utilisent le besoin ontologique de reconnaissance en orientant les individus vers des formes falsifiées qui serviront « à la production de représentations conformes au système ». En somme, cela correspond à la production d’un sentiment d’estime de soi incitant à des formes de soumission volontaire. Il donne ainsi l’exemple de « la bonne mère de famille célébrée à l’église et au parlement » pour qu’elle se satisfasse de ce carcan, ou de l’estime publique conférée aux soldats afin « qu’un nombre importants d’hommes se laisse entrainer de bonne grâce dans la guerre ». Les institutions jouent un rôle central en ce qu’elles peuvent produire une reconnaissance authentique comme falsifiée, pallier un défaut de soin primordial (familial) comme l’aggraver, préserver ou altérer l’individuation des sujets, et donc ultimement faire que les hommes et les femmes se soucient du devenir démocratique des structures qu’ils mettent en place ou non.

Pierre Dubilly
Etudiant en magistère de relations internationales
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Références bibliographiques 
Jung, Carl. Présent et avenir. Poche, 1995.
Jung, Carl. Les racines de la conscience. Poche, 1995.
Jung, Carl. Psychologie de l’inconscient. Poche, 1996.
Kiledjian, Éric. « Responsabilité éthique dans une clinique de la perte de soi »,Jusqu’à la mort accompagner la vie, vol. 117, no. 2, 2014, pp. 5-10.
Gzil, Fabrice. La maladie d’Alzheimer : problèmes philosophiques. PUF, 2009.
Malherbe, Michel. Alzheimer. La vie, la mort, la reconnaissance.Vrin, 2015.
Honneth, Axel. La société du mépris. La Découverte, 2008.