Isabelle BLONDIAUX : Soin et littérature

Isabelle BLONDIAUX : Soin et littérature

La thérapie par la lecture : enjeux et origines

Dans cette intervention, Isabelle Blondiaux met en question la lecture thérapeutique, comprise comme hypothèse cliniquement pertinente : il s’agit pour elle de déterminer son pouvoir véritable de transformation clinique, par-delà l’amélioration des conditions de vie des patients. La lecture thérapeutique recoupe diverses pratiques, selon les modalités de lecture des patients ainsi que selon la particularité des genres littéraires choisis. Également, elle met en question la façon dont le biblio-thérapeute envisage sa fonction — tiers médiateur entre le lecteur et le livre, ou au contraire, soignant immédiat. Dans l’Antiquité, les pratiques littéraires étaient avant tout une affaire de bibliothèque, lieu de soin de l’âme, l’école de philosophie d’Épictète étant désignée plus tard par ce dernier comme un dispensaire où soigner son âme. À l’ère Chrétienne, St Augustin associe la lecture à l’écriture de soi qui, grâce à la mobilisation des affects et émotions, est alors conçue comme une réinscription du sujet dans le temps. Blondiaux interroge ici cette pratique selon qu’elle relève de la thérapeutique ou du thérapeutique — compris comme soucis de soi philosophique. Pour cela, elle se réfère à la définition de Winnicott, pour qui la littérature est un « dispositif transitionnel de partage rendant possible l’épiphanie du sensible qui caractérise l’expérience littéraire, ouverture indissociable au sens sensoriel et au sens sémantique ».

 

La lecture comme dispositif thérapeutique

Blondiaux rappelle ici la façon dont Proust s’oppose au rapprochement cartésien, entre lecture et conversation avec les pensées des écrivains. Selon lui, la lecture n’est pas conversationnelle mais s’exerce au contraire dans la solitude. La littérature, reste pour lui au « seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire, elle ne la constitue pas » : l’auteur ne peut qu’insuffler des désirs à son lecteur, et non pas constituer à sa place sa vie intérieure. C’est ainsi précisément pourquoi la lecture peut être thérapeutique : l’impulsion alors donnée par celle-ci permettrait au lecteur de retrouver une forme de puissance créative et de pensée autonome. La lecture apparaît, chez Proust, dans sa dimension transférentielle : tout en venant d’un autre, reçue au sein de la solitude, son effet se produit tout entier dans la subjectivité du lecteur. Pour Blondiaux, la relecture est une pratique spécifique, activant la mémoire épisodique, autobiographique du lecteur, lui rappelant le contexte de sa première lecture ainsi que ce qu’il était alors. Enfin, Blondiaux présente la lecture thérapeutique comme un dispositif comprenant à la fois le lecteur, le livre, mais aussi l’accompagnement du thérapeute, formalisant une aire transitionnelle propice à une lecture plus sûre. La littérature, par sa dimension métaphorique, donne au lecteur un accès voilé au sens ; il y découvre ce qu’il est seul à pouvoir y lire : c’est pourquoi elle peut entrer en résonance avec ses traumatismes personnels. Si la vertu thérapeutique de la lecture se manifeste en partie par son caractère traumatique, le praticien de la lecture ne peut ignorer que certaines défenses psychiques des lecteurs doivent être respectées.

 

« Dégeler la parole » par le jeu des sens 

Blondiaux mobilise ici l’expression de Rabelais, qui décrit la parole suspendue de ses personnages au cours d’un épisode traumatique comme une « parole gelée ». Pour Blondiaux, dégeler la parole reviendrait à la restituer à sa dimension de vivant : c’est ainsi pour elle l’une des puissances thérapeutiques de la lecture, capable de rétablir des connexions défaillantes entre des affects et des représentations, précisément mises à mal dans le traumatisme. Le travestissement du sens par la fiction fonctionnerait alors comme une ruse de l’inconscient, permettant la relance d’une symbolisation jusque là défaillante. En des termes lévinassiens, Blondiaux explique comment l’expérience littéraire est d’abord une rencontre, rendue véritable lors de la saisie du sens de la parole de l’auteur — ici, compris comme l’autre du lecteur. Pour Ricœur, c’est à l’occasion d’une reprise du sens, postérieure à la lecture, que ce saisissement s’effectue véritablement dans l’existence du lecteur et change sa vie. Blondiaux conclut son intervention en rappelant qu’il n’est pas d’accès au sens des mots qui ne soit également l’occasion d’un éveil à la sensorialité : l’expérience littéraire, encadrée ou non par le thérapeute — étymologiquement,“fidèle serviteur” —, est ainsi avant tout une expérience du corps qui, même à l’article de la mort, permet au lecteur de se sentir plus vivant.