L’image et l’imaginaire : du stade du miroir à la forclusion coloniale — Lacan (Séminaires I-II, « Verneinung », agressivité), Hegel, Irigaray, Mulvey, Fanon
Objectif psychanalytique. Reconstruire l’imaginaire à partir du stade du miroir, des Séminaires I et II et du commentaire de la Verneinung : le moi naît d’une image venue du dehors, et de cette aliénation naissent ensemble la jubilation et l’agressivité. Premier paradigme de Miller — la jouissance encore collée au moi, « permanente, stagnante, inerte » —, pris comme boussole et non comme terrain : car cet état inerte n’est pas l’origine de l’imaginaire, mais son sort là où l’articulation symbolique fait défaut. La thèse est tranchée : l’agressivité du semblable (a–a’) est universelle ; la médiation symbolique qui la convertit en position vivable — ambition, autorité, désir — ne l’est pas.
Question critique. Voici la première place différentielle — et elle renverse une lecture reçue. La tradition lit l’imaginaire comme le mauvais infini d’une subjectivité particulière — la rivalité narcissique, le duel des semblables — et le symbolique comme l’universel des structures, censé pacifier ce particulier en l’élevant à la loi. Ici l’ordre s’inverse : c’est l’agressivité de l’imaginaire qui est universelle, commune à tout corps qui se reçoit d’une image, tandis que le symbolique est précisément le lieu où se distribuent des places inégales. Certains y reçoivent une image habitable ; d’autres ne sont admis que comme l’objet par où se sécurise la reconnaissance d’un autre ; d’autres encore sont rendus visibles de telle sorte que la reconnaissance leur est refusée d’avance. Le regard est déjà partagé (Irigaray, Mulvey), mais Fanon force le point : dans la scène coloniale, la médiation n’est pas seulement inégale, elle est barrée au seuil — non la forclusion psychotique, mais une forclusion coloniale. La violence est commune ; sa gestion symbolique ne l’est pas. L’enjeu du renversement commande tout le cycle : le symbolique n’est plus l’universel neutre qui surplomberait le particulier de l’imaginaire, mais l’opérateur d’un partage situé — ce qui interdit à la psychanalyse de tenir ses structures pour un lieu hors de l’histoire.
Dialogues érotologiques. Si le partage se joue dans le symbolique et non dans l’imaginaire, l’érotologie ne peut plus se donner pour tâche de guérir le particulier de l’imaginaire en le soumettant à l’universel symbolique — ce serait ré-administrer la distribution reçue des places comme si elle était la santé même, geste par excellence de la fonction Psy. Son objet est ailleurs : la clôture du circuit imaginaire — le moi durci sur son image, la jouissance qui ne passe plus par l’Autre — est déjà la matrice du pacte, dont la forme contemporaine est l’addict, le sujet branché à l’objet qui répond à la demande. Contre cette clôture, le premier geste érotologique n’abolit pas l’agressivité (elle est universelle) : il rouvre l’exposition à l’autre que le circuit fermé cherche à éviter, et refuse de tenir pour un destin la place que le symbolique assigne. Le pacte n’est pas encore signé ; la séance en assemble les premières conditions — et, avec elles, le premier motif de la signature qui le refusera.
Repères. Lacan, « Le stade du miroir », « L’agressivité en psychanalyse », « Les complexes familiaux » (1938), Séminaires I et II, commentaire de la Verneinung (avec Hyppolite) ; Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs ; Luce Irigaray, Speculum ; Laura Mulvey, « Plaisir visuel et cinéma narratif ».
