Des absences et des manques
La révolte, sur une scène tant intime que politique, débute par un instant d’indignation car une personne ou un groupe se sentent rabaissés, déchus par le sort qui leur est fait, parfois même humiliés parce que réduits, en raison de leurs conditions de travail ou de vie, à un statut qui les dégrade.
En affirmant un désir de changement, en rejetant des contraintes devenues intolérables, le soulèvement individuel ou collectif met en mouvement des pulsions de vie, mais aussi des pulsions de mort : au cours des deux premières années de notre séminaire, nous avons illustré les difficultés de ce processus complexe qui s’inscrit toujours à l’intérieur d’un groupe, qu’il soit familial, social, institutionnel ou politique. Dans le sillage d’une révolte, la sublimation de l’énergie pulsionnelle, quoiqu’indispensable, s’accompagne d’une prise de risque.
Au cours de cette troisième année, nous braquerons nos projecteurs sur les états de manque, sur les figures de l’absence et sur les formes de perte qu’occasionne l’élan émancipateur. Le manque, l’absence et la perte seront alors perçus, dans leur acception positive, comme autant d’indices qu’est à l’œuvre un renouvellement, une transformation.
Ainsi, dans la bataille livrée pour vaincre certaines addictions qui nous asservissent, nous savons qu’est requis un moment de séparation, d’éloignement – la difficile période de sevrage, au cours de laquelle le corps et l’esprit se réhabituent à « faire sans » une substance ou une pratique dont, autrefois, ils dépendaient. Apprendre à se passer d’une ivresse aliénante conduit à réaménager l’espace soudain vacant.
De même, en psychanalyse, une thérapie ne progresse qu’à la condition de mettre en jeu les capacités dépressives du patient : est alors sollicitée la faculté à tolérer certaines carences, des délais dans la satisfaction, afin que des distances soient prises d’avec les formes mortifères de la jouissance. Bien qu’elle occasionne souvent, chemin faisant, quelques déceptions, de l’amertume, des désagréments voire des peines, la tolérance au manque autorise l’accueil du nouveau.
Plus nettes encore sont les pertes auxquelles consentir, comme prix à payer ensemble afin de surmonter collectivement les difficultés révoltantes auxquelles nos sociétés font face : admettre certaines frustrations, tolérer des insatisfactions, pour éviter que tout ne s’effondre. Depuis l’inhumanité des conditions de travail jusqu’au défi climatique, du danger politique aux tensions sociales, de nombreuses métamorphoses seront nécessaires pour que la culture intègre, non sans soubresauts, le négatif qui réside en elle, sa part d’ombre.
Ce séminaire aura lieu en présentiel et en distanciel, les mercredis, à l’Hôpital Sainte Anne à Paris, de 18h à 20h.
