Malaises dans la jouissance
Cycle du séminaire Décoloniser l’inconscient – année 5
Présentation du cycle
Le séminaire reprend après une année de silence — le temps qu’un livre s’écrive (Jouissance and Its Discontents: Lacan, Erotology, and the Decolonization of Psychoanalysis). Malaises dans la jouissance en déplie les conséquences sur deux ans, et poursuit l’opération engagée durant les quatre premières années : décoloniser la psychanalyse. Non la liquider, mais tenir ensemble deux exigences qu’on croit contradictoires — soumettre la psychanalyse aux critiques que lui adressent les études féministes, queer, trans, post-coloniales et décoloniales, et défendre l’irréductibilité de l’inconscient contre tout ce qui, aujourd’hui, voudrait le dissoudre dans une gestion générale de la souffrance. Le pari reste le même : la psychanalyse porte en elle les ressources de sa propre décolonisation.
Ce que ce cycle ajoute, c’est le terrain où l’opération se joue désormais : la jouissance et les manières dont une civilisation la gère. Car la psychanalyse y est prise entre deux tentations, qui reviennent l’une et l’autre à signer un même pacte. La première : prendre la voix de ce que Foucault nommait la fonction Psy — se faire à son tour technique d’adaptation, de normalisation, de gestion du symptôme, dans le grand tournant gestionnaire de la santé mentale. La seconde, symétrique : se refermer en orthodoxie, protéger ses concepts comme un dogme et rester sourde aux corps que la critique lui a rendus visibles. Décoloniser la psychanalyse, c’est refuser les deux — et c’est possible parce qu’elle tient en son cœur de quoi résister à cette capture : le refus de répondre à la demande par un objet, l’attention au signifiant, la coupure, l’acte.
Pour instruire ce refus, le séminaire propose une grille de lecture. Il introduit une image — le pacte faustien — et, surtout, une structure : celle des places différentielles que les corps occupent à l’égard de la jouissance, selon ce qu’un ordre leur accorde, leur refuse ou leur assigne. C’est avec cette grille qu’il relit, un à un, les moments de la pensée de Lacan sur la jouissance — de l’image du miroir au sinthome —, pour en dégager ce que chacun révèle de sa gestion politique, scientifique et culturelle.
Le pacte faustien est le modèle du rapport moderne à la jouissance. Faust ne vend pas son âme pour un plaisir de plus, mais pour une satisfaction qui ne dépendrait plus de personne. Ce qu’il met en gage, c’est le savoir lui-même : il le détourne de sa fonction ancienne — se connaître, se transformer — pour en faire un instrument au service de la jouissance. Le savoir cesse d’être un savoir de la jouissance, qui n’a de prise qu’à changer celui qui le porte, et devient un savoir pour la jouissance : objectif, général, applicable, tout entier tourné vers les moyens de l’obtenir et de la garantir. Le souci de soi s’y renverse en technique de la satisfaction ; et ce savoir-là, pour tenir sa promesse, se fonde sur un déni — on sait très bien ce qu’il en coûte, et l’on signe quand même. C’est cela, un pacte : le marché — souvent tacite, parfois seulement fantasmé — par lequel un sujet s’assure une jouissance garantie, en échange de quoi il renonce à s’exposer à l’autre et laisse le prix de l’opération se reporter ailleurs.
À l’échelle de la civilisation, ce pacte n’a plus besoin de diable : le contractant s’est fait technique, économique, pharmacologique, et le surmoi n’interdit plus la jouissance — il l’ordonne. La fonction Psy en devient le visage clinique lorsqu’elle répond au symptôme par une molécule, un protocole, un score : non pour entendre le corps abîmé par le pacte, mais pour l’y renvoyer sous des conditions plus gérables.
À ce rapport moderne, il en exista un tout autre. Avant que Socrate ne l’expulse — c’est la généalogie que Lacan retrace depuis l’Ecclésiaste —, les sagesses antiques cultivaient un savoir de la jouissance, où sagesse et satisfaction coïncidaient encore, et qui ne survit plus qu’aux marges de la civilisation. Ce savoir ne se transmet, comme l’ars erotica et les exercices spirituels, qu’au prix d’une transformation de celui qui le reçoit : il relève de ce que Foucault appelait la spiritualité, par opposition au « moment cartésien » où la connaissance seule donne accès au vrai en laissant le sujet intact — et c’est de ce côté que Foucault rangeait, contre toute attente, la psychanalyse. C’est ce savoir que la psychanalyse, entendue comme érotologie — le nom que Lacan lui donne au seuil du Séminaire X —, se propose de rouvrir pour des corps singuliers. L’érotologie est l’opération inverse du pacte : elle commence là où la maîtrise échoue, et rend possible une autre signature, la signature non-faustienne, par laquelle un sujet paie de son propre être le prix que le pacte reportait sur un autre corps.
Reste que ce prix n’est jamais également réparti : la modernité coloniale a nommé certains corps pour porter le coût qu’un ordre refusait de rencontrer comme le sien. Décoloniser l’inconscient, c’est le rouvrir au point précis où la jouissance a été historiquement distribuée, sans jamais l’abandonner. Freud demandait quel prix la civilisation exige des corps qu’elle rassemble ; Lacan nous apprend à demander ce qu’il advient lorsque ce prix se paie en jouissance. Deux années, donc, pour faire de la jouissance non plus une fatalité à subir ni un bien à administrer, mais ce autour de quoi une psychanalyse peut enfin se mesurer à son propre malaise. Le séminaire reprendra en octobre ou novembre 2026 ; le détail des séances et la liste des invité·e·s seront communiqués ultérieurement.
Programme des deux années
L’art du cycle
Les deux années suivent, pas à pas, les paradigmes lacaniens de la jouissance — de l’image du miroir au sinthome —, et les lisent avec la grille annoncée : l’image du pacte faustien et, surtout, la structure des places différentielles que les corps occupent à l’égard de la jouissance. À chaque station, la même question : ce que la structure impose à tous, et ce que l’histoire n’accorde qu’à certains ; qui est fait pour jouir, qui est fait pour payer, et comment un ordre — politique, scientifique, culturel — administre ce partage. La première année constitue l’objet, de l’image au signifiant, du signifiant à la Chose, de la Chose à l’objet a ; la seconde déploie l’érotologie sur les terrains où se joue aujourd’hui la gestion de la jouissance — l’économie, le corps et la loi, le nouage —, jusqu’à la question d’un refus possible.
Chaque séance prend appui sur un chapitre du livre à paraître Jouissance and Its Discontents (Bloomsbury) et suit le même mouvement en quatre temps : le paradigme lacanien mis en place (Objectif psychanalytique), la place différentielle et la critique qu’il engage (Question critique), le geste érotologique qui le retourne contre le pacte (Dialogues érotologiques), puis des repères de lecture (Repères).
Première année — Décoloniser l’objet (2026-2027)
L’objet de la psychanalyse n’est pas donné d’emblée : il se constitue, de l’image au signifiant, du signifiant à la Chose, de la Chose à l’objet a. La première année suit cette constitution pas à pas et montre qu’à chaque étape un même partage se rejoue — non une inégalité parmi d’autres, mais la distribution des places d’où l’on jouit et des places où l’on paie. Sous les concepts qu’on croyait neutres, elle débusque ainsi les conditions du pacte ; et elle mène jusqu’à la charnière — la quatrième séance —, où l’analyse cesse de décrire l’objet pour s’en faire l’envers, et où le tournant érotologique commence.
