Les savoirs des soignants

Coordonné par Jérôme Bouvy, Olivier Laurini et Benjamin Lévy

 

Présentation du séminaire

Cette année le séminaire-atelier d’écriture conduit par la Chaire de philosophie à l’hôpital change de perspective. Depuis sa création, les intervenants qui s’y sont succédé y ont abordé en particulier les obstacles institutionnels entravant l’accomplissement d’une tâche satisfaisante – ce qui se traduit par des souffrances psychiques chez les soignants et par un sentiment collectif d’aliénation professionnelle.

Nous proposons cette année de nous tourner moins vers les freins et barrières que vers les ressources dont disposent les soignants. Que savent-elles et ils, qu’ignorent parfois les protocoles trop rigides ? Quelles sont leurs richesses de connaissances et d’expérience accumulée qui, acquises grâce à la pratique, les font persister dans l’activité de soin ? Pour le dire d’un mot, quels sont les savoirs des soignants ?

Sans négliger les difficultés qu’occasionnent leur mise en œuvre, nous parlerons donc, cette année, des compétences implicites, des aptitudes souvent invisibles ou invisibilisées : accueillir une souffrance, donner du temps, créer un lien, offrir un lieu, faire alterner la parole empathique et l’écoute attentive.

Il s’agira d’interroger la nature épistémologique de ces savoirs, mais aussi leur construction, leur histoire, leur impact, leur reconnaissance…

Leur particularité est de sous-tendre, dans le milieu du soin, le phénomène de travail informel, activité qui coexiste dans l’ombre du travail théorisé, prescrit, quantifiable et évalué :

« L’informel se manifeste de manière privilégiée, particulièrement dans le cadre de l'hospitalisation « temps plein », dans l'écart conséquent entre activité réelle et activité prescrite, puis entre activité réelle et ses modes de saisie et enfin entre soins programmés et actions non programmées. Ces dernières zones discrètes d'activité informelle, ces « dessous du soin » peuvent représenter jusqu'à 50 % du temps « non identifié », particulièrement en unité d'hospitalisation [en psychiatrie]. »

Guidés le plus souvent par un investissement subjectif, ces savoirs soignants se déclinent selon un foisonnement de registres : savoirs scientifiques, relationnels, personnels, moraux. Ils concrétisent la mise en pratique de l’éthique du care, dans sa profonde signification d’engagement et d’humanité.

Ils relèvent du savoir-faire ou encore du savoir-être, et selon les situations du « savoir faire-faire ». Qu’ils s’expriment par du verbal ou du non-verbal et surtout par la réalisation d’un geste soignant, ils participent d’une esthétique du soin dessinée par petites touches :

« L’informel peut devenir alors l’élément support sur lequel va se tisser et s’exercer, touche après touche, « petits riens » après « petits riens » une mise en forme de la relation. Cette approche est constituée d’un maillage de micro actes et de mini actes. »

Les savoirs sont vivants. Ils se communiquent et circulent. Ils ne proviennent pas seulement d’une pratique personnelle, mais d’une transmission elle-même informelle, faite d’échanges entre pairs, d’une imprégnation inconsciente, ou d’un dialogue avec les savoirs expérientiels des patients.

Peut-on dire que l’on soigne davantage avec ce que l’on est qu’avec ce que l’on sait ? Le savoir passe-t-il aussi par le truchement d’un savoir sur soi ? Ces savoirs informels sont-ils toujours acquis, ou sont-ils parfois l’expression d’un style d’attachement ou d’une personnalité, fruits de la culture et de la construction sociale ?

Pour explorer ces questions, et tenter de cartographier ce « continent immergé », nous nous appuierons aussi bien sur l’expérience des intervenants et participants que sur les apports d’auteurs venus d’horizons divers. Un exercice d’écriture clôturera, comme chaque année, les échanges.