Juliette Ferry-Danini – Faut-il vraiment plus d’empathie en médecine ?

Juliette Ferry-Danini – Faut-il vraiment plus d’empathie en médecine ?

Éprouver de l’empathie pour quelqu’un suscite généralement des louanges. L’empathie – éprouver les émotions d’autrui et se mettre à sa place – serait vertueuse et elle serait souhaitable notamment dans la médecine où il est courant de regretter un défaut d’empathie de la part des soignants et soignantes. Cette thèse est mise en avant par des patients et des patientes, des philosophes et des médecins. Les études médicales seraient responsables de ce défaut d’empathie, à cause de leur orientation presque uniquement biomédicale et scientifique. Cette contribution propose de revenir sur ces thèses sur la place de l’empathie dans la médecine. Ces thèses font consensus et elles sont appuyées par des données empiriques. Sont-elles néanmoins si convaincantes ? Faut-il vraiment plus d’empathie en médecine ? Il s’agit d’examiner deux aspects de cette question volontairement provocatrice. D’abord, est-il vrai que les étudiants et étudiantes en médecine sortent de leurs études avec un défaut d’empathie ? Comment mesure-t-on l’empathie ? Ensuite, d’un point de vue normatif, l’empathie est-elle vraiment digne de louanges ? Pour le dire autrement, l’empathie est-elle un guide efficace et fiable nous permettant de prendre les meilleures décisions possibles d’un point de vue moral ? Nous ne pouvons pas nous contenter de l’intuition qui peut être la nôtre et selon laquelle l’empathie est nécessairement bonne. Cette intervention propose plusieurs éléments – à la fois conceptuels et méthodologiques – pour remettre en cause l’idée selon laquelle les études médicales seraient responsables d’un défaut d’empathie. Ensuite, cette intervention exposera plusieurs arguments contre l’empathie, en montrant qu’elle n’est ni nécessaire ni souhaitable dans nos vies morales et en particulier dans la pratique médicale. Cela ne signifie cependant pas pour autant la mort de l’humanisme médical ou la défense d’une médecine immorale. Bien au contraire, il s’agira de montrer qu’un autre concept – celui de compassion, que l’on définit comme le simple fait de se soucier du bien-être d’autrui, sans pour autant ressentir ce qu’il ressent – est préférable à l’empathie. Le concept de compassion, bien que plus minimaliste, permettra également d’élargir la discussion et de ne pas s’arrêter à la simple question de la relation patient-médecin en médecine. 

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Antoine Fenoglio et Alexandre Pennaneac’h – Design et régulation démocratique

Antoine Fenoglio et Alexandre Pennaneac’h – Design et régulation démocratique

Alexandre Pennaneac’h, en posant un regard critique sur sa pratique professionnelle, cherche ici à comprendre comment le design de service peut interagir avec le monde de l’industrie. Dans son intervention, il aborde trois dimensions du design de service : soigner la ville (il a travaillé auprès de collectivités pendant une dizaine d’années sur des sujets qui portent à questionner la démocratie) ; soigner l’humain (en tant que le design place souvent l’utilisateur au centre de sa réflexion) ; soigner l’avenir (sous la forme d’une éditorialisation du travail : des structures thématisées sont alors capables d’organiser un récit autour de leur activité).

Soigner la ville

La rue de la République du Design est un projet mis en place lors de la biennale de Saint Etienne en 2017. Après un appel à projet, des dispositifs tels qu’un supermarché coopératif, une agence en communication, ou encore un laboratoire du care ont été sélectionnés. Pendant cinq semaines, l’exploitation des différents projets a engendré 26 000 entrées, répertoriées en mars. Cette expérimentation a donné lieu à quelques constats : les objectifs des habitants et des personnes à l’oeuvre dans le cadre de ce projet n’étaient pas nécessairement les mêmes. Ce décalage a nécessité un geste d’explicitation du projet aux habitants, une dimension relationnelle supplémentaire, imprévue au départ. Par ailleurs, il a fallu penser une manière de pérenniser ce projet aux allures d’installation. Pennaneac’h illustre la première partie de son propos par deux autres projets, que sont le projet “Unicité, Concertation Publique augmentée”, initié par le Grand Lyon, ainsi que le Projet “Vox” initié dans la ville de Grenoble, par la Cité du design et Les labos.

Soigner l’humain : design et progrès social

Pennaneac’h présente également le projet “Alimentation et culture hospitalière” mené au CHU de St Etienne par la Cité du design, autour de la communication sur l’alimentation à l’hôpital. Si l’hôpital de St Etienne dispose d’une cuisine centrale, mais aussi d’aliments bios ou d’un compost, les patients l’ignorent et infèrent négativement à ce sujet. Le plateau repas a été utilisé comme support par les designers pour relayer ces informations. L’enquête de terrain a également porté sur la façon dont la cadence du régime institutionnel est parfois inadapté au métabolisme des sujets : les designers ont donc croisé cette problématique avec la dimension sociale du repas, mettant à disposition un garde manger collectif dans le couloir. Enfin, ils ont abordé la question de la valorisation des fonctionnalités complémentaires à celles qui caractérisent les métiers du soin, qu’il s’agissait pour eux de rendre visibles. Dans cette seconde partie de son intervention, Pennaneac’h traite également du projet “Interpré-tables”, mise en place entre Challenge IA, Erasme, DSHE et le Grand Lyon.

Soigner l’avenir

Dans la dernière partie de son intervention, Pennaneac’h restitue l’expérience Larry’s Cosmic commune, réalisée par l’artiste Jerszy Seymour dans le cadre de la Biennale du design, en 2017. Cette expérience, ponctuée d’actes performatifs artistiques, a été un lieu d’expérimentation de formes démocratiques nouvelles. A la croisée des formes fictionnelles et radicales du design, l’expérience imposait des défis aux usagers en contrepartie d’une mise à disposition de l’espace, dans un esprit proche de celui du squat. Pennaneac’h remarque que cette expérience a été regardée de loin et avec amusement comme une  installation assez peu légitime – son inauguration politique a ainsi été faite le dernier jour de la biennale. Dans cette dernière partie de son intervention, Pennaneac’h illustre également son propos par les projets TramFret à Saint-Etienne et B.A.T, développé conjointement par Mirage, Erasme et Tubà.

En guise de conclusion, Pennaneac’h propose quelques recommandations, parmi lesquelles : pratiquer un militantisme en veillant à ne pas se nourrir d’illusions, créer des communs et du contenu libre, privilégier une réflexion concomitante à l’action – non seulement en amont et en aval de celle-ci, et assurer l’ancrage opérationnel avant la mise en oeuvre du projet tout en évitant les contraintes – notamment d’ordre institutionnel.

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Bertrand Quentin – Penser le concept de handicap

Bertrand Quentin – Penser le concept de handicap

Nous avons vu que la question de l’identité en lien avec le handicap se posait sous une première forme, celle qui rejoint l’interrogation sur la réalité même d’un concept du handicap. Y a-t-il quelque chose de commun aux différents types de handicap qui permet d’user du même terme et de reconnaître chaque porteur de handicap comme appartenant à un groupe (« les handicapés ») ? La question de l’identité est celle de la reconnaissance d’une identité commune, groupale.

Le mot « identité » apparaît dans deux types de discours, celui des acteurs, des militants et dans celui des chercheurs qui l’utilisent à des fins d’analyse. Un conflit entre ces deux emplois apparaît si l’on se soumet à une norme unique de vérité. L’efficacité associative n’est pas la visée du chercheur et pourtant ce dernier ne peut que constater la réalité performative que nous avons évoquée durant l’intervention.

Y a-t-il identité d’un groupe appelé « groupe des personnes handicapées » ? Y a-t-il un concept robuste du handicap ?

Il y a une convergence d’intérêt en terme anglo-saxon de lobbying et il y a production réelle d’une identité énergisante de militance commune. La contradiction peut néanmoins exister entre ces différentes conceptions. Le but est-il d’affermir son identité de groupe oppressé pour en tirer des avantages sociaux ou vise-t-il à diluer cette identité de groupe pour une assimilation citoyenne sans essentialisation de notre différence ?

C’est ce qui traverse les sociétés d’aujourd’hui et la société américaine peut sembler bien différente de la société française avec des gains et des pertes de type différents.

Le handicap est un concept relatif, une situation qui s’accroît ou diminue selon le degré d’investissement d’une société à son égard. Plus on vit dans une société qui n’a aucun recul par rapport à la part de relativisme qui la conditionne, plus le handicap sera une réalité essentialisée. Inversement, une société qui a compris l’impact de son modèle social peut déréaliser le handicap.

Mais cela ne se fera pas de manière absolue. Le réel résiste, on l’a dit. Il reste un peu de souffrance dans le handicap, toujours non soluble dans l’organisation sociale la mieux pensée. Faire du handicap seulement une « fiction sémantique » produite par notre société, c’est occulter la résistance du réel, l’oppression que peut constituer une souffrance naturelle par delà l’oppression qui ne serait issue que de la société (Ce sont les limites d’un Foucault par rapport à la souffrance psychique de la folie). Si l’histoire a fait disparaître certains groupes handicapés, les myopes, les « polios », cela n’a pas valeur universelle. Le fait du handicap n’est pas appelé à s’évanouir simplement sous le souffle de la fée « science et société ». Le « modèle social » dans les sciences sociales comme unique prisme de jugement peut alors être une tentation subtile de faire disparaître les personnes handicapées, de les faire taire dans la singularité de leur « être-au-monde ». Il nous faut prendre acte qu’il y a une souffrance non soluble dans la disparition des marqueurs sociaux du handicap.

Nous continuerons donc à préconiser une approche du handicap qui soit multifactorielle.

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Samuel Lepine – Médecine, Philosophie, et Rationalité

Samuel Lepine – Médecine, Philosophie, et Rationalité

La médecine n’a jamais été aussi efficace qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous sommes parvenus en effet à éradiquer certaines maladies, à allonger considérablement notre durée de vie moyenne, et nous sommes en mesure de traiter désormais de nombreux cancers. Pourtant, nous voyons également en même temps fleurir de nombreuses formes de complotisme médical, qui incitent à rejeter la médecine dite « conventionnelle » au profit de nombreuses autres formes de médecine dont l’efficacité n’a jamais été prouvée. Une analyse rapide de la situation pourrait nous conduire à penser que nous sommes tout simplement devenus irrationnels. Cette conférence s’attachera au contraire à distinguer les différentes formes de rationalité (instrumentale, cognitive, épistémique), qui encadrent notre rapport à la médecine aujourd’hui. Nous essaierons de mettre au jour un certain nombre de failles dans notre rationalité épistémique, qui peuvent contribuer à expliquer ce rejet de la médecine conventionnelle, et nous nous arrêterons en particulier sur certains biais cognitifs classiques auxquelles nous sommes particulièrement sujets. Nous présenterons enfin un certain nombre d’outils issus de l’esprit critique et de la philosophie qui pourraient nous permettre de lutter contre l’influence de ces biais.

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Anaëlle Touboul – Les troubles psychiques au miroir du roman: apports et perspectives de la fiction littéraire

Anaëlle Touboul – Les troubles psychiques au miroir du roman: apports et perspectives de la fiction littéraire

Comment la littérature, et plus particulièrement la fiction romanesque, réfléchit-elle, au sens de reflet comme de réflexion, ce que les psychiatres appellent maladie mentale et ce que le texte littéraire désigne le plus souvent comme folie ? Il s’agira d’esquisser quelques pistes de réflexion permettant de répondre à ce questionnement, à partir d’un corpus de romans français publiés au cours du xxe siècle.

Il importe tout d’abord de dégager les linéaments de la folie à partir du miroir à multiples facettes tendu par le roman afin d’en proposer une définition à l’aune du dictionnaire interne des œuvres littéraires. Baliser le champ thématique de la folie, c’est non seulement en identifier les manifestations afin d’en brosser le tableau clinique, mais aussi discerner son positionnement par rapport à l’expérience commune, notamment au regard de certaines notions – raison, normalité, intégration, sagesse, sensibilité – qui en ont longtemps formé l’envers. Nous examinerons ainsi la manière dont les romans reflètent tout autant qu’ils modèlent un ensemble de paradigmes s’imposant au cours du siècle, au gré des avancées et des bouleversements épistémologiques, philosophiques ou encore sociologiques.

La singularité de l’expérience de la maladie mentale, située au croisement de discours hétérogènes souvent concurrents (testimonial, scientifique, littéraire), nous mènera, dans un second temps, à poser la question de la légitimité de la littérature à s’emparer de ce phénomène, ainsi que celle de sa capacité à nous en fournir une compréhension singulière. Il s’agira plus particulièrement d’éclaircir les stratégies complexes de circulation, tantôt coopératives, tantôt concurrentielles, entre discours médical et discours littéraire, de la naissance de l’aliénisme à l’évènement de la psychiatrie moderne. Certes, l’affirmation du modèle organiciste à partir du milieu du xixe siècle a pour conséquence l’autonomisation de la psychiatrie comme science médicale et l’éloignement progressif des discours littéraire et scientifique. Néanmoins, les romanciers ne désertent pas pour autant le terrain de la connaissance de la folie, même si ces interférences revêtent au xxe siècle de nouvelles formes et adoptent des modalités différentes. Quels liens peuvent exister entre littérature et médecine à une époque où la complexité et la technicité croissantes de la seconde creusent un fossé de plus en plus infranchissable entre les deux disciplines ? Quels sont les rapports entre théorie et mise en œuvre – dans tous les sens du terme – d’éléments de savoir sur la folie dans le roman ? En d’autres termes, comment le savoir théorique irrigue-t-il l’œuvre romanesque et comment celle-ci vient-elle en retour nourrir, déstabiliser, déplacer la théorie ?

Enfin, se posera la question de ce que peut la littérature dans le domaine de la l’appréhension, de la connaissance et du soin de la maladie mentale. Dans la perspective des domaines en plein essor de la  médecine narrative et des humanités médicales, seront mis au jour quelques apports essentiels, complémentaires du savoir médical, que la littérature, à travers la lecture et l’étude de fictions littéraires, peut fournir aux soignants de la psyché – et plus largement à quiconque s’intéresse aux troubles psychiques.

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Cours 9 – Design with care et milieux naturels

Cours 9 – Design with care et milieux naturels

Biographie

Marion Waller est urbaniste et philosophe. Après un master en urbanisme à Sciences Po Paris et en philosophie à l’ENS et EHESS, elle a intégré le cabinet de Jean-Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris, et a notamment piloté les appels à projets innovants “Réinventer Paris”. En parallèle, elle s’est spécialisée en philosophie de l’environnement et a publié un essai sur la restauration écologique, “Artefacts naturels” (Editions de l’Eclat, 2016). Elle débute une thèse sous la direction de Patrick Savidan et Richard Sennett et enseigne l’éthique de l’environnement à l’Université Paris Est ainsi que les controverses urbaines à Sciences Po Paris. 

Elle a réalisé une conférence TEDx sur la nouvelle politique urbaine écologique à Paris :

Intervention. Artefacts naturels : quand le design de la nature s’impose

Que faire quand un espace naturel a été détruit ou endommagé ? Faut-il le reproduire à l’identique, ou bien le « designer » selon de nouvelles attentes humaines ? A quel niveau de référence temporelle doit-on alors se fier : une nature pré-humaine ? une nature pré-urbaine ? La restauration écologique, pratique de « réparation » d’écosystèmes en danger, fait face à ces problématiques. Née en parallèle de l’émergence de l’éthique environnementale aux Etats-Unis, elle semble servir aujourd’hui de paradigme global, tant tous les écosystèmes sont en danger. Le concept d’ « artefact naturel » permet de penser les entités hybrides qui émergent, conçues par les êtres humains mais s’intégrant à des processus naturels : les artefacts naturels sont autant d’occasion de repenser des liens de soin entre les humains et leur environnement proche et lointain.

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